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mercredi 2 novembre 2016

Le sentier de la méditation



Le sentier de la méditation








     Voici une image classique dans le bouddhisme tibétain qui représente la progression dans śhamatha, la quiétude ou calme mental dans la méditation. Shamatha (shiné en tibétain, samatha en langue pâlie) est un des deux versants de la méditation avec vipaśhyanā (lhaktong en tibétain, vipassanā en pâli). Là où il s'agit principalement d'apaiser le mental dans śhamatha, il s'agira dans vipaśhyanā d'établir une vision plus profonde et plus perçante des phénomènes tels qu'ils sont. L'un ne va pas sans l'autre, mais notre représentation tibétaine se concentre surtout dans la pratique de śhamatha.

      On présente souvent en effet śhamatha comme un préalable nécessaire pour la pratique de la vision pénétrante ou vipaśhyanā. L'image qui revient souvent est celle d'une eau agitée dont le fond ne serait pas visible du fait même de l'agitation de l'eau. Laisser l'eau reposer dans une tranquillité permettra de goûter à ce calme et à cette eau apaisée, mais aussi de voir à travers elle. Néanmoins, cette vision de śhamatha et vipaśhyanā comme deux étapes successives de la méditation, bien qu'elle soit utile d'un point de vue pédagogique, n'est pas à 100% pertinente du point de la méditation. On peut très bien cultiver la vision juste des phénomènes avant même d'avoir complètement apaisé le mental. On peut voir ainsi l'impermanence des phénomènes, la vacuité et le non-soi de ces phénomènes ainsi que le caractère insatisfaisant et douloureux de notre expérience de ce monde de phénomènes sans avoir un esprit absolument apaisé et concentré. Néanmoins, si on ne cultive pas la quiétude et la concentration, cette vision de la véritable réalité sera juste un concept dans notre esprit. On se dira : « Oui, les choses sont impermanentes, ce que j'expérimente est illusion, la souffrance traverse chaque instant de mon existence », mais une fois plongé à nouveau dans le tourbillon de la vie, on se remettra à prendre les événements pour tout-à-fait réels, tout ce qu'on verra nous semblera permanent et on fera tout pour trouver un bonheur dans ce monde matériel. Seule une conscience complètement apaisée et concentrée grâce à śhamatha permettra de dissiper le voile des illusions qui recouvrent l'esprit humain.



*****



     Venons-en au sentier de śhamatha que décrit l'image tibétaine. Au début, on a le moine qui court après son esprit sous la forme d'un éléphant en furie et après son attention sous les traits d'un petit singe malicieux. Dans la philosophie bouddhique, l'esprit est souvent comparé à un éléphant, un animal massif qui devient dangereux quand il devient incontrôlable. Le philosophe indien Shantidevā explique développe ainsi cette métaphore de l'esprit-éléphant :

« Dans ce monde, les éléphants sauvages et fous furieux
Ne causent pas autant de mal
Que n'en cause dans l'enfer intolérable
Cet éléphant : l'esprit débridé.

Mais si l'élephant-esprit est solidement lié
Par la corde de l'attention,
Toutes les peurs disparaissent
Et tous les vertus viennent dans la main1 ».

     Quand l'éléphant se meut rapidement dans une direction, il est très difficile pour un homme de l'arrêter. L'éléphant a une puissance colossale qui le rend difficile à maîtriser. Pareillement, l'esprit peut s'engager dans des directions imprévues que nous ne pouvons maîtriser : on peut subitement se laisser emporter par la colère, beaucoup plus ce qu'aurait souhaité notre volonté consciente. On peut être entraîné à voir les choses en noir ; la déprime nous envahit, et là encore, la volonté est impuissante à changer notre humeur du jour. La puissance de nos émotions est souvent comme un torrent incontrôlable, et nous souffrons de ces emportements.

    À côté de cette force lourde d'inertie qu'est l'esprit-éléphant, il y a quelque chose de beaucoup plus volatile et inconstant qui est notre attention, ici représentée sous les traits d'un singe espiègle. Comme le dit le Bouddha : « Tout comme un singe dans une forêt se jette de branche en branche, saisit une branche et puis la laisse, de même ce qui est appelé la « pensée », le « mental » ou la « conscience » change sans cesse, nuit et jour. Ce qui est appelé la « pensée », le « mental » ou la « conscience »se produit comme une chose et se disperse comme une autre chose2 ». Une autre image traditionnelle montre l'attention comme un petit singe enfermé dans une maison avec six fenêtres et qui sauterait constamment de l'une à l'autre. Ces six fenêtres étant les six facultés sensorielles : vision, audition, odorat, goût, toucher et mental (le mental est considéré comme une faculté sensorielle qui perçoit les idées, les concepts, les souvenirs, les créations de l'imagination, les désirs, les émotions, etc...).

     Le problème de ce petit singe, c'est qu'il est constamment distrait par les phénomènes qu'il perçoit dans le monde et par ses propres pensées. Il ne tient pas en place, il n'est dès lors pas en mesure de s'apaiser et d'apaiser l'éléphant-esprit ; il n'est pas non plus capable de se concentrer afin d'apporter des solutions pour les problèmes de l'éléphant-esprit.

    La méditation doit donc dès lors agir sur deux tableaux : ramener d'une part l'attention à l'instant présent sans crispation, garder l'agilité du singe, mais éviter qu'il se disperse dans toutes les directions et qu'il soit obnubilé par la moindre agitation. D'autre part, purifier l'éléphant-esprit de sa négativité, de son ignorance et de ses pensées noires et arriver à le monter pour qu'il aille dans la direction souhaitée.


    1°) Le premier stade de la méditation est donc la prise de conscience que l'éléphant-esprit se rue dans toutes les directions en écrasant tout sur son passage et que le singe-attention s'égaie d'une branche à l'autre de notre expérience, d'un stimulus à l'autre, d'une pensée à l'autre. Le méditant sous les traits du moine se doit de courir tant après l'éléphant qu'après le petit singe. On le voit muni d'une corde pour récupérer tant bien que mal le fougueux pachyderme et un crochet pour rattraper l'espiègle primate.

     2°) Le méditant n'a toujours pas rattrapé ni le singe, ni l'éléphant ; mais on peut constater que ceux-ci ont ralenti la cadence. Ce n'est pas une course effrénée comme au début de la méditation. La méditation est une pratique extrêmement progressive dont les effets se font ressentir lentement, lentement, lentement... Au début, les pensées et l'attention partent dans tous les sens. La méditation est d'abord la prise de conscience de l'activité bouillonnante de l'esprit et de l'agitation mentale qui reste souvent si pas inconsciente, en marge de la conscience de notre ego. Une fois que l'on répète la pratique de s'asseoir en méditation, de rester dans la conscience de l'instant présent et de laisser l'esprit et l'attention se manifester dans toutes sortes de direction, s'agiter et se diffracter dans toutes sortes de représentations physiques ou mentales. Il faut voir cela comme le ciel regarderait les nuages. Ce n'est pas parce que des nuages obscurcissent le ciel que le ciel cesse d'être le ciel. Le ciel laisse l'espace à ces nuages se manifester, mais ne s'identifie jamais à ces nuages ; et puis il laisse ces nuages se dissiper et être emportés par d'autres vents et disparaître. De la même façon, la conscience ne doit pas s'identifier à des pensées ou des perceptions passagères, mais laisser ces pensées et ces perceptions se dissiper d'elles-mêmes. Ce faisant, les pensées et les perceptions ont moins de force sur le mental : ce n'est pas parce que des pensées noires ou des perceptions douloureuses nous accablent dans le moment présent que la conscience doit se sentir malheureuses.

     On voit aussi dans ce deuxième stade que le singe et l'éléphant perdent tous deux de leur noirceur. C'est que la négativité perd de son pouvoir, mais que le pratiquant purifie son esprit en pratiquant les quatre qualités incommensurables que sont l'amour bienveillant, la compassion, la joie et l'équanimité. Cela vient aussi de la conduite éthique, de la mise en pratique du Noble Sentier Octuple (la vue juste, la pensée juste, la parole juste, l'action juste, les moyens d'existence juste, l'effort juste, l'attention juste et la concentration juste) ainsi que la confiance dans les Trois Refuges : le Bouddha, le Dharma et la Sangha. Le Bouddha incarne le but à atteindre, le Dharma est le moyen pour parvenir à ce but et la Sangha des Êtres Nobles est la communauté des gens qui ont cheminé et qui cheminent actuellement sur ce Noble Sentier Octuple et qui parviennent ou sont parvenus à des résultats importants et significatifs sur ce chemin. Cette Sangha est à la fois un modèle pour nous, un encouragement à dépasser notre condition ou nos faiblesses personnelles, et la conscience qu'il faut être solidaire avec ceux qui cheminent dans la Voie du Dharma.

      On remarquera aussi qu'un grand feu jouxtait la route au premier stade, et que, dans le deuxième stade, ce feu a décru en intensité. Ce feu symbolise l'effort à fournir pour se maintenir sur une longue durée en méditation. Au début, notre agitation est tellement grande que notre méditation est très instable tant au niveau du corps qu'au niveau de l'esprit. On a tout le temps envie de bouger ; l'inconfort est grand et l'esprit compte chaque minute comme autant d'heures à passer dans le calvaire ! Mais progressivement, on s'habitue à la posture de la méditation ainsi qu'à l'immobilité. Il faut moins d'énergie pour maintenir la méditation en place ; et progressivement, on gagnera en confort lentement, lentement, lentement...

     3°) Au troisième stade, l'éléphant a ralenti sa cadence et marche devant le méditant. Par ailleurs, il s'est retourné vers lui, se montrant plus sensible à lui, même s'il est encore très dissipé. Le méditant a pu lui passer la corde du rappel à son cou. De manière générale, la négativité tend à diminuer tant chez le singe que chez l'éléphant, mais un petit animal fait son apparition : un lapin qui symbolise une forme de torpeur subtile. Cette torpeur ne nous endort pas comme la torpeur grossière ; elle plonge le méditant dans une rêverie agréable, très difficile à distinguer du réel. On plane comme sur une mer étale, on se sent bien, mais cette sensation délicieuse nous écarte du réel tel qu'il est, de ce que nous éprouvons réellement dans l'instant présent. Ce lapin symbolise un obstacle subtil dont il faudra se méfier durant toute notre progression, car il peut nous empêcher d'aller au cœur même des choses.

     4°) Au quatrième stade, le moine s'est encore rapproché de l'éléphant monté du lapin. La noirceur des trois animaux décroît. Le feu de l'effort est moins important, mais il ne faut pas relâcher sa persévérance.

   5°) Le cinquième stade est d'abord marqué par l'arbre fruitier qui se trouve en bordure du chemin. Sur cet arbre, le singe se met à cueillir les fruits des pensées profondes et lumineuses. Cela peut sembler être une bonne chose ; mais du point de vue de la méditation, c'est une forme d'égarement subtil : on se détourne de l'attention à l'instant présent pour se divertir de belles pensées profondes certes, mais qui ne sont pas l'objet de l'attention. C'est à contrecœur qu'il va falloir demander au singe de redescendre de l'arbre. La méditation exige de nous que l'on se dépouille même des pensées spirituelles belles et profondes. Même si celles nous élèvent ou nous magnifient, elles deviennent des obstacles dès lors qu'elles nous détournent de la conscience du moment présent.

     À partir de ce cinquième stade, c'est le méditant qui prend les devants et oriente la marche. À ce stade, on ne subit plus passivement les événements ; mais on peut insuffler la joie et le bonheur dans chaque moment vécu. La purification des états mentaux et de l'attention prend de l'ampleur. Et le tout est plus harmonieux.

    6°) Au sixième stade, le moine ne doit même plus tirer l'éléphant-esprit avec son crochet. Il le suit comme un ami fidèle. Le rappel de la méditation est constant sans qu'on soit obligé de ramener constamment l'esprit à l'objet de la méditation. L'attention se manifeste, y compris quand on n'est pas en train de méditer. La conscience des quatre établissements de l'attention (corps, sensations, esprit, objets de l'esprit) est là, alors qu'on est occupé à marcher, à travailler, à faire la vaisselle, à regarder la télévision.... Le lapin a disparu.

    7°) Au septième stade, on assiste à une scène vraiment paisible. La marche ne doit plus être dirigée. L'esprit évolue comme bon lui semble. Cela n'affectera pas la méditation en elle-même. Il reste bien quelques impuretés résiduelles, quelques obscurcissements de la conscience et de l'attention ; mais cela a vraiment diminué.

    8°) L'impureté a complètement disparu. La méditation se produit, naturellement et continue. Le discours mental s'est apaisé pour laisser la place au silence. La joie et le bonheur anime constamment l'esprit qui entre dans les sphères élevées de dhyāna (jhāna en langue pâlie), l'absorption méditative. Le singe-attention s'est fondu dans l'acte même de la méditation et dans le ciel de l'esprit. Il imprègne chaque instant de conscience, toutes les facultés sensorielles et chaque pensée... Le feu de l'effort a lui aussi disparu.

    9°) Au neuvième stade, le méditant et l'esprit-éléphant sont au repos complet. Une immense équanimité envahit l'espace de la conscience et imprègne l'expérience. La pratique de śhamatha s'est complètement réalisé.

 S'il faut reprendre le chemin, c'est pour parachever vipaśhyanā, la vision pénétrante. Le méditant brandit alors l'épée enflammée de la Perfection de Sagesse, attribut du bodhisattva Mañjuśhri, épée qui tranche les voiles de l'illusion et de l'ignorance, afin de décourvir la réalité telle qu'elle est.



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     Toute cette description des étapes de la méditation est vraiment très intéressante, même si je pense qu'il ne faut pas trop s'attacher non plus à ces schémas théoriques. Quand on pratique la méditation, il ne sert à rien de se dire : « je suis arrivé à tel ou tel niveau de la méditation ». Chaque instant de la méditation est un éternel recommencement. On ne devrait pratiquer chaque méditation comme si c'était la première fois qu'on faisait de la méditation. « Esprit zen, esprit du débutant » disait Shunryu Suzuki. En méditation, il y a des hauts et des bas. On est parfois très calme ; et puis, à d'autres moments, l'agitation revient au galop. L'important est de comprendre la valeur du moment présent et abandonner l'attachement aux choses, laisser être ce qui est, se détendre en présence de toutes les imperfections de notre vie.


Puisse ce souffle de la méditation se répandre dans toutes les directions comme un flux bénéfique, pour le profit et le bonheur du plus grand nombre.









1 Shāntideva, Bodhisattvacaryāvatāra, V, 2 et 3. « Vivre en Héros pour l’Éveil », traduction de Georges Driessens, Points / Sagesses, Paris, 1993,p. 51.

2 Assutavā Sutta, Samyutta Nikayā, III, 1-5, traduit dans : Môhan Wijayaratna, « Les entretiens du Bouddha », Points Sagesse, éd. du Seuil, Paris, 2001, p. 198.





















Pour un commentaire beaucoup plus détaillé des pratiques du Soûtra de l'Attention au Va-et-Vient de la Respiration, voir : 

En compagnie du souffle :  

     Commentaire au Soûtra de l'Attention au Va-et-vient de la Respiration 



Les Quatre Demeures de Brahmā : amour illimité, compassion illimitée, joie illimité et équanimité illimitée


Méditation des Quatre Incommensurables





Voir également : 


- Commentaires sur « L’Art de la Méditation » de Matthieu Ricard : voir le texte

     Pourquoi les enseignements du Bouddha sont-ils si rarement cités par les lamas du bouddhisme tibétains ? Est-ce que la méditation sur la nature de l'esprit n'occulte pas l'établissement de l'attention portée sur le corps (telle que le Bouddha l'enseigne dans le Soutra des Quatre Etablissements de l'Attention) ? Les soutras du Petit Véhicule ont-ils un intérêt dans la méditation sur la vacuité telle que l'expriment les soutras de la Perfection de Sagesse ? Comment intégrer les différents Véhicules du bouddhisme ?




Slowly, slowly, slowly.... : voir le texte
       Le progrès lent et graduel de la méditation. Comment arriver à la pleine conscience ?




Méditer à la piscine 

       Beaucoup de gens aiment faire quelques longueurs à la piscine pour se relaxer. C'est effectivement quelque chose de délassant de se baigner dans l'eau et d'activer l’entièreté de son corps. Mais je trouve que la piscine est aussi excellent endroit pour pratiquer la méditation et l'attention. 





Faut-il une bonne respiration pour méditer ?


On m'a récemment posé la question : je ne peux pas pratiquer la méditation de l'attention portée à la respiration, puisque je suis asthmatique. Que dois-je faire ? Il se trouve que je suis, moi aussi, asthmatique. En fait, le fait de respirer bien ou mal n'a rien à voir avec la pratique de l'attention telle qu'est enseignée par le Bouddha. Il s'agit de prêter attention à la respiration, pas de la réguler à tout prix. Même pendant une crise d'asthme, on continue à inspirer et expirer. Vous le faites difficilement du fait de la crise, mais vous le faites, sinon vous seriez mort. Il faut seulement prendre conscience de cette conscience de cette respiration et laisser l'esprit se calmer et se libérer de lui-même.









Qu'est-ce que la compassion?


        On pense parfois que la compassion consiste à s'affliger soi-même de la détresse des autres, mais, dans la philosophie du Bouddha, rien de tout cela : la compassion est définie comme le souhait ardent que les autres soient libérés de la souffrance et des causes de la souffrance.





Joie 

   Qu'est-ce que la joie spirituelle prônée par le Bouddha ?





    L'équanimité dans la méditation, l'apaisement des remous de la vie. Comment la pratiquer ? Comment la mettre en œuvre dans la vie de tous les jours ?










Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.





Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.









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