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samedi 16 janvier 2016

Méditer à la piscine




     Beaucoup de gens aiment faire quelques longueurs à la piscine pour se relaxer. C'est effectivement quelque chose de délassant de se baigner dans l'eau et d'activer l’entièreté de son corps. Mais je trouve que la piscine est aussi excellent endroit pour pratiquer la méditation et l'attention. La méditation bouddhiste est notamment axée sur l'attention au va-et-vient de la respiration. L'air entre et sort de nos poumons, et la plupart du temps, on ne fait absolument pas attention à cela. On traite le phénomène de la respiration comme quelque chose de tout à fait insignifiant ; et pourtant, si la respiration cessait soudain, cela entraînerait inévitablement notre mort. Or justement à la piscine ou de manière générale quand nous nageons, la respiration prend une place essentielle dans la mesure où cela dicte quand nous sortirons la tête hors de l'eau pour reprendre notre souffle. La piscine est donc un lieu idéal pour prendre conscience de la respiration alors que nous sommes occupés à faire des longueurs. Être attentif à l'air qui rentre dans les poumons, l'air que l'on retient quand on a la tête sous l'eau et qu'on expire progressivement et l'air que l'on reprend quand notre tête émerge à nouveau.


     On peut notamment utiliser les exercices que le Bouddha préconisait dans le Soûtra de l'Attention au Va-et-Vient de la Respiration :

« 1. En inspirant longuement, il sait : ‘J’inspire longuement’. En expirant longuement, il sait : ‘J’expire longuement’.
2. En inspirant brièvement, il sait : ‘J’inspire brièvement’. En expirant brièvement, il sait ‘J’expire brièvement’.
3. ‘J’inspire et je suis conscient de tout mon corps. J’expire et je suis conscient de tout mon corps’. C’est ainsi qu’il pratique.
4. ‘J’inspire et j’apaise mon corps tout entier. J’expire et j’apaise mon corps tout entier’. Ainsi pratique-t-il.
5. ‘J’inspire et je me sens joyeux. J’expire et je me sens joyeux’. Ainsi pratique-t-il.
6. ‘J’inspire et je me sens heureux. J’expire et je me sens heureux’. Ainsi pratique-t-il.1 »


Il ne s'agit pas ici de respirer d'une manière particulière, je veux dire d'une manière autre que celle que la nage que l'on pratique exige pour être menée à bien. Ce qui est important, ce n'est pas le contrôle, mais bien l'attention soutenue qu'on lui porte et que ce que la respiration révèle de notre être : notre corps, nos sensations, notre esprit et les rapports que l'esprit tisse avec le monde. Toutes sortes de pensées, souvenirs et projets traversent notre esprit, mais dans la méditation, on les laisse passer, on ne s'y accroche pas, on les laisse disparaître. Et si jamais des pensées captent notre attention, quand on s'en rend compte, on revient à l'attention au souffle et on se détend par rapport à la charge émotionnelle que contiennent ces pensées.





Prêter attention aussi à nos mouvements dans l'eau est important car c'est un moyen de prendre conscience des tensions dans notre corps et de les laisser se dénouer d'elles-mêmes. Pour cela, il faut abandonner les projets qui vous tendent vers un but ou un objectif, par exemple, faire cinquante ou cent longueurs en un minimum de temps. Juste votre corps en mouvement dans l'eau dans l'instant présent, ne plus être tendu vers le but d'atteindre le bord opposé, mais sentir tout votre corps, tous vos muscles qui activent bras et jambes pour évoluer dans l'eau et sentir que ce moment présent est plus crucial que n'importe quel objectif. Cela ne plaira peut-être pas aux sportifs qui enchaînent majestueusement les longueurs et ont un corps tendu vers la performance ; mais après leurs prouesses physiques, je conseillerai à ceux-ci de faire quelques longueurs pour le simple plaisir de nager, de ralentir le rythme et de sentir pleinement le corps qui évolue dans l'eau ici et maintenant.


Le Soûtra des Quatre Établissements de l'Attention conseille d'être attentif aux mouvements et activités du corps. Il ne parle pas explicitement de la nage, mais celle-ci peut faire l'objet de la même attention. « Quand le pratiquant va ou vient, il applique son attention à son mouvement d'allée et de venue. Quand il regarde devant ou derrière, se courbe ou se tient debout, il applique son attention à ce qu'il fait. Il applique son attention en revêtant la robe de moine ou en portant le bol à aumônes. Quand il mange ou boit, mâche la nourriture ou la savoure, il applique son attention à tout cela. Quand il marche, se tient debout, couché, assis, dort ou se réveille, parle ou est silencieux, il éclaire de son attention tous ses actes.
C'est ainsi que le pratiquant demeure établi dans l'observation du corps dans le corps, l'observation du corps intérieurement ou extérieurement, ou à la fois intérieurement et extérieurement. Il demeure établi dans l'observation du processus de devenir dans le corps ou du processus de dissolution dans le corps, ou à la fois du processus de devenir et de dissolution dans le corps. Ou bien il est attentif au fait : « Il y a ici un corps » jusqu'à ce que viennent la sagesse et la pleine conscience. Il demeure établi dans l'observation, libre, n'étant pris dans aucune considération attachée au monde. Voilà comment, ô moines, pratiquer l'observation du corps dans le corps2 ».


Quand on nage ou quand on se tient immobile au bord de l'eau, on peut prendre conscience de son corps intérieurement, c'est-à-dire que l'on ressent son corps d'un point subjectif, mais en prendre conscience aussi d'un point de vue extérieur, quand l'esprit observe ce corps comme un objet autre que lui-même, comme un anatomiste qui disséquerait un corps et l'observerait de manière objective. On peut aussi regarder le corps sous cette double facette, subjective/objective, intérieure/extérieure, et prendre conscience de ces deux manières de voir en même temps. Notre corps est en perpétuelle évolution : l'attention peut être le témoin de ces processus de devenir dans notre corps comme des processus de dissolution. On peut aussi regarder le corps avec détachement et distance comme un phénomène qui demande d'être observé, analysé et compris, voir qu'il y a ici un corps et laisser progressivement émerger la sagesse et la pleine conscience. Une baignade à la piscine n'est plus alors un simple moment de détente, mais une occasion de voir la sagesse s'épanouir en nous !


Sacha Lenormand



Enfin, nager à la piscine peut aussi être intéressant dans la mesure où l'on peut prêter une attention plus soutenue aux textures et aux éléments. D'habitude, on ne fait pas vraiment attention au monde matériel qui nous entoure, je veux dire à sa matérialité même. À la piscine, on peut sentir le contact de l'eau contre notre peau, on peut sentir la fluidité de l'eau ainsi que sa résistance. Et par contraste, on peut sentir l'air au-dessus de soi ainsi que la solidité du carrelage du bord de la piscine. On peut sentir finement chaque texture. On peut entendre les cris des enfants qui résonnent dans la piscine et puis faire l'expérience de ce silence momentané quand on plonge en apnée. On peut aussi se laisser flotter sur le dos à la surface de l'eau, les oreilles dans l'eau, la bouche et les narines à l'air libre, et n'entendre que le bruit de sa respiration. Nous baignons dans le monde, mais d'ordinaire, on n'en prend pas conscience, tellement cela nous semble banal. Pourtant, il est judicieux de temps en temps de reprendre conscience dans un moment contemplatif de notre rapport aux choses matérielles et retisser un lien avec la matérialité au sein de notre existence.


Lao-Tseu a bien saisi le paradoxe de l'élément eau : humble, elle va toujours vers le bas, pourtant elle creuse les vallées et les montagnes. Faible, tout le monde peut la traverser, pourtant elle porte les corps les plus lourds.
« L'homme de bien suprême est comme l'eau
L'eau bénéfique à tout n'est rivale de rien
Elle séjourne aux bas-fonds dédaignés de tous
De la Voie, elle est toute proche » (§ 8)

« Rien au monde n'est plus souple et plus faible que l'eau
Mais pour entamer dur et fort, rien ne la surpasse
Que la faiblesse prime sur la force
Et la souplesse sur la dureté
Nul sous le Ciel qui ne le sache
Bien que nul ne puisse le pratiquer 3 » (§ 78)











1 Ānāpānasati Sutta, Majjhima Nikāya, 118. Notez bien que ce ne sont là que les six premiers exercices proposés par le Bouddha sur les seize que le soûtras compte en tout.
2Soûtra des Quatre Établissements de l'Attention, Satipatthâna Sutta, Majjhima Nikâya, 47.

3Laozi (Lao-Tseu en transcription EFEO), Le Livre de la Voie et de la Vertu, 道德經 Daodejing (ou Tao-te King en transcription EFEO).
















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