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mercredi 12 août 2015

En compagnie du souffle - 3ème partie

Commentaire au Soûtra de l'Attention au Va-et-vient de la Respiration  (Ānāpānasati Sutta)
3ème partie

Lire ici la première partie et la 2ème partie

Continuer avec la 4ème partie  et 5ème partie

     Venons-en maintenant à la partie essentielle du soûtra : les enseignements sur la technique de l'attention portée au souffle et son alternance d'inspiration et d'expiration. Le principe de cette méditation est simple : le pratiquant s'isole dans un lieu où il ne sera pas dérangé et il prête attention à sa respiration. Comme le dit le Bouddha : « Le moine va dans la forêt ou au pied d’un arbre dans un endroit désert; il s’assied dans la posture du lotus, le corps stable et droit, son attention fixée devant lui. Lorsqu’il inspire, il sait qu’il inspire ; lorsqu’il expire, il sait qu’il expire ».

      Ce lieu isolé n'est pas nécessairement dans un forêt ou au pied d'un arbre. Cela peut être dans votre chambre ou dans une salle consacrée à la méditation. Cela peut aussi être dans une prairie ou sur une plage. Ou encore dans les dunes, sur un rocher au sommet d'une falaise. Peu importe du moment que l'endroit soit calme et retiré, qu'on ne viendra pas vous déranger toutes les cinq minutes pour des motifs futiles...




     Si le Bouddha mentionne la forêt ou le pied d'un arbre, c'est d'une part le lieu retiré le plus évident dans l'Inde ancienne : retiré de la ville ou du village dans lequel le moine va mendier sa nourriture. D'autre part, c'est en référence à toute la symbolique de l'arbre dans l'univers mental du bouddhisme, notamment le fait que le Bouddha accède au plein Éveil parfait et incomparable sous « l'arbre de l’Éveil ».

     L'important est pour nous de trouver un lieu où l'on pourra rester suffisamment solitaire. Faisons attention qu'à notre époque moderne très éloignée de l'époque du Bouddha, il existe toutes sortes d'engins technologiques qui ont le pouvoir diabolique de briser notre solitude et notre retrait momentané du monde : téléphone portable, smartphone notamment... S'isoler veut dire d'être en mesure de les couper si l'on sait qu'il vont nous importuner de manière répétée durant le temps de la séance de méditation.

    Faut-il privilégier les endroits en intérieur comme une chambre, une salle de méditation ou les endroits en extérieur comme le pied d'un arbre, un rocher, un promontoire surplombant une colline ? C'est à vous de voir ; chaque endroit peut avoir des avantages et des désavantages. Personnellement, j'aime beaucoup méditer dans des endroits naturels : je m'y ressource et je m'y reconnecte avec la nature. Mais il faut avoir le temps de s'y rendre. Les « villes tentaculaires » grignotent toujours plus de terrain sur la Nature ; et il est de plus en plus difficile de trouver un lieu qui ne soit pas sous l'emprise d'une activité urbaine que ce soit une route avec ses voitures et autres engins motorisés, une usine et sa pollution, etc.... Il m'arrive aussi de méditer dans des friches urbaines ou des usines abandonnés où la Nature reprend ses droits. Lieux où le béton explose sous la pression lente et souveraine des racines des arbres.

    Mais toujours est-il que ce lieu est secondaire : ce qui est primordial ici, c'est de prêter attention au va-et-vient de sa respiration. Quand j'inspire, je sais que j'inspire. Quand j'expire, je sais que j'expire. Notre attention est sans cesse détournée, passant d'une pensée à une autre, d'une émotion à une autre, d'un objet de préoccupation à un autre. La conscience est sans cesse agitée pour un rien. La méditation consiste justement à revenir à l'attention.

   On pourrait comparer l'esprit à un taureau fou qui se cabre et qui rue dans toutes les directions. L'attention est comme la corde qui sert à attacher le taureau à un piquet. Au début, la fougue du taureau furieux reste intacte et il brise constamment la corde. Dès qu'on s'en en compte, il faut rattacher le taureau bondissant de nos pensées avec la corde de l'attention. Encore et encore, le taureau s'échappera dans la forêt de notre mental. Encore et encore, il faudra le rattacher avec la corde de l'attention. L'idée est que, progressivement, le taureau va se calmer et s'apaiser de lui-même.

   Il ne faut donc pas chercher à tout prix à contrôler nos pensées. Celles-ci peuvent se produire au gré des sollicitations de notre mental, tantôt un souvenir, tantôt un questionnement ou une appréhension concernant le futur, tantôt des commentaires sur notre genou qui nous fait, à un autre moment, un jugement sur la couleur de notre coussin de méditation, suivi d'une pensée métaphysique qui s'envole vers des considérations sur le pourquoi du comment nous sommes ici sur Terre à nous poser des questions.... L'important est de laisser ces pensées sans s'y attacher et revenir à notre attention.

   Justement, un bon point de repère pour retrouver l'attention, c'est le va-et-vient de notre respiration. Notre souffle est toujours présent ; c'est tellement naturel qu'on ne se pose pas trente-six mille questions sur notre souffle. C'est donc un objet idéal pour fixer notre attention : « Lorsque j'inspire, je sais que j'inspire ; lorsque j'expire, je sais que j'expire ». On peut bien sûr fixer notre attention sur toutes sortes d'objets : un caillou que l'on aurait poser devant soi, son nombril, les chakras de son corps, son gros orteil, le bout de son nez... Cela peut être un objet purement imaginaire : certaines techniques de méditation demande de visualiser un point de lumière au niveau du chakra du cœur ou encore des cercles de couleur flottant dans les airs à un ou deux mètres devant nos yeux, voire de concentrer son attention sur l'image du Bouddha que nous visualisons dans les airs devant nous ou assis devant nous.

    L'avantage de la respiration, c'est que c'est d'une part un phénomène dynamique qui va et qui vient et sur lequel on se lasse moins vite qu'un objet fixe. Par rapport à un objet imaginaire, on n'a pas besoin de faire l'effort mental d'imaginer cet objet et de maintenir cette visualisation. En outre, la respiration est un phénomène vital qui met directement en connexion le corps et l'environnement en faisant entrer et sortir de l'air de nos poumons ainsi que le corps avec le mental : si notre mental est agité, notre respiration sera beaucoup saccadée ; si nous calmons notre souffle et expirons de manière longue et sereine, on peut calmer un sentiment de panique. Le souffle joue donc un rôle central et souvent oublié dans notre être profond. Y prêter attention est donc intéressant à plus d'un titre. C'est pourquoi le Bouddha lui consacre ce soûtra.


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   Venons-en aux seize techniques que le Bouddha propose dans cet enseignement. Ces seize techniques peuvent être regroupées par groupe de quatre.

1er groupe : l'attention au corps dans le corps

  « 1. En inspirant longuement, il sait : ‘J’inspire longuement’. En expirant longuement, il sait : ‘J’expire longuement’.

2. En inspirant brièvement, il sait : ‘J’inspire brièvement’. En expirant brièvement, il sait ‘J’expire brièvement’.
3. ‘J’inspire et je suis conscient de tout mon corps. J’expire et je suis conscient de tout mon corps’. C’est ainsi qu’il pratique.

       4. ‘J’inspire et j’apaise mon corps tout entier. J’expire et j’apaise mon corps tout entier’. Ainsi pratique-t-il ».







    Ces quatre premières pratiques touchent donc le corps. On commence par les deux premières qui demandent d'être spécialement attentif au rythme de notre respiration. On vient de le dire, le rythme de notre respiration est un indicateur important de notre état psychique ainsi qu'un marqueur de notre état corporel et de notre état de santé. Attention toutefois ! Il ne s'agit pas ici de contrôler drastiquement notre respiration comme on peut le voir dans certaines techniques de yoga. La respiration est un phénomène spontané et totalement naturel. Laissons notre corps respirer à son rythme. J'entends souvent dans le milieu du yoga des injonctions du style : « il faut apprendre à respirer » ou « tu dois respirer correctement ». Cela n'a aucun sens : notre corps n'a pas attendu notre mental pour se mettre à respirer ! Heureusement d'ailleurs ! Si on en savait pas respirer, on mourrait tout simplement ! Vous savez donc respirer ! Pas besoin d'un professeur de yoga pour vous instruire en cette matière où votre corps sait de toute façon mieux comment se comporter.

  Parfois, certaines maladies obstruent votre capacité respiratoire. Je pense, par exemple, à l'asthme qui bloque l'expiration. Dans ce cas, prenez conscience de votre respiration difficile, mais de grâce n'émettez aucun jugement : vous respirez comme cela parce que les bronches de vos poumons sont enflammées. Vous n'y pouvez rien : vous respirez au mieux de cet handicap respiratoire. Il faut prendre conscience de cette respiration plus saccadée sans la juger. C'est comme ça ! N'essayez de contrôler à tout prix votre respiration de telle façon que votre professeur de yoga la juge « correcte ». Ce qui compte, c'est l'intensité et la durée de votre attention à la respiration, pas la qualité de la respiration elle-même ! Si la respiration est bonne, il faut en être conscient, si elle est mauvaise, il faut en être conscient, mais ne pas coller de jugement et d'appréciation sur la respiration. Que la respiration soit brève ou longue, calme ou saccadée, silencieuse ou rauque, cela importe peu dans la méditation. L'important en méditant n'est pas comment est cette respiration, mais comment on en prend conscience, à quel point on est capable de lui prêter attention.

     Il faut en profiter aussi pour réaliser à quel point la respiration, phénomène d'une entière banalité, est essentielle à la vie. Si vous plongez en apnée dans un lac, dans une piscine ou dans la mer, vous allez très vite vous rendre compte à quel point respirer est essentiel ! La respiration est aussi un interface puissant pour prendre conscience de tout son corps. «  J'inspire et et je suis conscient de tout mon corps. J'expire et je suis conscient de tout mon corps ».

  Tous les organes, toutes les cellules du corps sont connectées à la respiration. L'air entre dans les poumons pour y capter l'oxygène indispensable à la vie. Le cœur bat pour envoyer le sang dans le poumon se charger de cet oxygène et voyager au travers des artères et des veines dans tout le corps, toucher tous les organes, tous les tissus, toutes les cellules, et repartir chargé du dioxyde de carbone dans les poumons où cet air vicié sera expiré. Le souffle est donc une porte d'entrée incomparable pour prendre conscience de son corps.

     « J'inspire et j'apaise mon corps. J'expire et j'apaise mon corps ». Tel est l'exercice suivant. Il se situe dans le même esprit que le conseil que l'on peut donner aux gens en prise à une crise de panique : « Respire ! ». J'ai déjà dit plus haut à quel point la respiration est dans une relation intime tant avec le corps qu'avec le mental. Dans le yoga, le souffle tel qu'on le connaît est appelé « souffle externe » et l'énergie qui circule dans tout le corps est appelée « souffle interne ». Chaque souffle interne anime le corps et lui transmet des impulsions à se mouvoir dans tel ou tel sens. Ces souffles internes sont très liés à la conscience et à nos intentions. L'image traditionnelle compare le souffle interne à un cheval, notre conscience à un cavalier et les canaux subtils dans lesquels se déplace les souffles internes sont comparés aux routes qu'emprunte le cheval. Notre situation existentielle est celle d'un cheval monté par un cavalier aveugle sur des routes cahoteuses. Les souffles internes courent dans tous les sens dans le corps et le rendent agités et fébriles ; c'est pourquoi il nous est si difficile de rester longtemps le corps immobile en méditation. Après peu de temps, nous n'avons qu'une envie, c'est de nous lever et de nous agiter.

     La méditation au contraire essaye de rendre la vue au cavalier qu'est la conscience, d'apaiser les souffles et faire en sorte que notre corps soit un lieu de fluidité pour la circulation de notre énergie. Le souffle externe peut interagir avec le souffle interne ; et la conscience elle-même interagit tant avec le souffle externe qu'avec le souffle interne. Il ne s'agit pas de contrôler à tout prix le souffle comme je l'ai déjà dit plus haut, mais de revenir à la conscience de sa respiration et de profiter de cette respiration pour laisser le corps s'apaiser et retrouver le calme.

    Parfois le corps relâchera très vite les tensions, les crispations et l'agitation qui le traversent ; parfois, le corps restera bloqué dans cette tension, mais ce n'est pas grave. Il n'y a pas de mauvaise méditation. Si le corps se relâche, c'est très bien, c'est « cool ». Mais s'il ne se relâche pas, c'est qu'il avait le besoin de manifester ce blocage. Il faut simplement en prendre conscience et surtout ne pas juger notre méditation selon notre capacité à nous relâcher. L'intérêt du lâcher-prise, c'est précisément de lâcher-prise ; et si on comcmence à se juger négativement et à se crisper parce qu'on est nul de ne pas savoir bien se relâcher, bien lâcher-prise, franchement, cela n'a aucun intérêt. Le lâcher-prise implique de lâcher prise précisément avec notre niveau de relâchement : parfois, on est tout détendu et c'est très agréable, parfois on est tout tendu et c'est désagréable, mais on lâche prise, on laisse l'expérience de l'équanimité nous envahir, cette équanimité qui accueille pareillement les bonnes et les mauvaises expériences.





Voir la suite : 4ème partie   5ème partie    6ème partie



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Lire ici la première partie et la 2ème partie de ce commentaire du Soûtra du Va-et-Vient de la Respiration.










Voir aussi sur le Reflet de la Lune : 
  • "Commentaires sur « L’Art de la Méditation » de Matthieu Ricard" (voir le texte) dont un des thèmes est : Est-ce que la méditation sur la nature de l'esprit dans le bouddhisme tibétain n'occulte pas l'établissement de l'attention portée sur le corps (telle que le Bouddha l'enseigne dans le Soûtra des Quatre Etablissements de l'Attention) ?

  • "Demeurer dans la nature de l'esprit"  (voir le texte) dont le thème est similaire: Est-ce que l'injonction propre au bouddhisme tibétain à demeurer dans la nature de l'esprit n'occulte pas l'établissement de l'attention au corps prônée par le Bouddha ? L'analyse de la conscience empirique selon l'Abhidharma par opposition au postulat métaphysique de la nature de l'esprit prôné par l'école idéaliste du Cittamâtra.

Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.

Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.



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