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vendredi 21 août 2015

En compagnie du souffle - 4ème partie

Commentaire au Soûtra de l'Attention au Va-et-vient de la Respiration  (Ānāpānasati Sutta)
4ème partie

2ème groupe : l'attention à la sensation dans la sensation

     « 5. ‘J’inspire et je me sens joyeux. J’expire et je me sens joyeux’. Ainsi pratique-t-il.

6. ‘J’inspire et je me sens heureux. J’expire et je me sens heureux’. Ainsi pratique-t-il.


7. ‘J’inspire et je suis conscient de mes formations mentales. J’expire et je suis conscient de mes formations mentales’. Ainsi pratique-t-il.


      8. ‘J’inspire et je calme mes formations mentales. J’expire et je calme mes formations mentales’. Ainsi pratique-t-il. »


     Nous sommes constamment traversé d'une multitude de sensations qui peuvent être plaisantes, déplaisantes ou neutres. Notre humeur navigue dans l'existence au gré de ces sensations et ce ressenti de la vie. L'intérêt de la méditation bouddhique est justement de devenir capable de prendre ses distances par rapport à ce flot de sensations. Pour cela, il faut se montrer à chacune de nos sensations et la reconnaître pour ce qu'elle est : une sensation. Le Soûtra de l’Écume invite le pratiquant à considérer les sensations comme les bulles d'eau qui apparaissent et disparaissent au sol un jour de pluie battante et à prendre conscience que les sensations manquent en elles-mêmes de consistance. On peut dès lors voir notre existence traversée par ces sensations, sans que celles-ci dirigent toute notre existence.

    La joie et le bonheur dans cette vie présente ne doit pas dépendre de notre bonne fortune, du fait que l'on ait connu un grand nombre de sensations positives et le moins possibles de sensations désagréables ; mais la joie et le bonheur peuvent en grande partie procéder de notre richesse intérieure, de notre force créative à produire quelque chose de beau dans la vie. C'est pourquoi la cinquième et sixième méthode s'applique précisément à induire la joie et le bonheur dans le flot de nos sensations, qu'elles que soient ces sensations.

     « J'inspire et je me sens joyeux. J'expire et je me sens joyeux.
J'inspire et je me sens heureux. J'expire et je me sens heureux ».

     La joie et le bonheur ne sont pas ici des choses qu'il faudrait créer avec telle ou telle technique ; c'est une expérience qui peut naître spontanément en nous, une nouvelle façon de regarder les choses. Traditionnellement, l'image que l'on donne dans le bouddhisme pour expliquer la joie et le bonheur est celle d'un homme fourbu et épuisé, perdu au milieu du désert. Soudain il aperçoit une oasis au loin. Son corps fait des bonds, il a envie de sauter de joie. Chaque pas qu'il accomplit vers cette destination de salut l'emplit d'un enthousiasme grandissant. C'est cela la joie. Et quand il arrive effectivement dans l'oasis, c'est le bonheur. La joie naît de la perspective que nous avons dans le Dharma d'être en mesure de changer les choses et trouver un remède au problème universel de la douleur. Le Bouddha a proclamé l'existence du Nirvâna, et cette perspective peut nous combler de joie. Faire des progrès dans le Dharma, apaiser notre esprit, éprouver la béatitude, connaître une élévation, tout cela est le bonheur. Et évidemment atteindre le Nirvâna est pour n'importe quel pratiquant le plus grand des bonheurs qu'il peut réaliser.

    Donc la joie et le bonheur peuvent naître, non pas des perspectives rayonnantes d'avenir et des événements agréables de notre vie comme le gain, la victoire, la réussite, la gloire, l'argent, les possessions, etc..., mais de la conscience que la pratique du Dharma va libérer nous-même et autrui, que l’Éveil est devant nous. Chaque fois que nous pratiquons le Dharma, par exemple quand nous pratiquons l'attention au va-et-vient de la respiration, nous pouvons sentir la joie de nous rapprocher de la béatitude des bouddhas, nous pouvons éprouver la paix qu'apporte la méditation et nous sentir heureux.

     On peut se sentir joyeux devant nos qualités et nous pouvons aussi nous sentir joyeux devant les qualités des autres : nous abandonnons toute jalousie à leur encontre. Que chacun puisse voir ses qualités s'épanouir et cela contribuera à améliorer le monde. On peut se sentir heureux de cultiver l'amour bienveillant, la compassion, la joie et l'équanimité envers tous les êtres sensibles car tous les êtres sensibles existent en interdépendance. Le bonheur se propage d'une personne à l'autre.



Morgan Maassen, Adrif in the sea


     Cette joie et ce bonheur sont un moteur puissant dans la méditation. Ils nous libèrent de l'emprise des sensations et des émotions perturbatrices comme la colère, l'orgueil, l'avidité, la jalousie, l'attachement et la confusion. La joie et le bonheur nous propulse en avant dans les absorptions méditatives, les jhānas. En cultivant la joie et le bonheur au travers de notre expérience intérieure de la méditation et de la vie spirituelle, nous apprenons à aller au-delà des hauts et des bas de notre existence mondaine ; nous apprenons à transcender le flot des sensations, qu'elles soient bonnes, neutres ou mauvaises et nous apprenons à ne plus en être dépendants. Une richesse intérieure se fait jour en nous qui nous donne encore plus envie d'approfondir cette expérience intérieure et d'entrer de plein pied dans les états d'absorption méditative.

     Cela arrive quand le méditant arrive à se détacher des six sphères sensorielles, c'est-à-dire les cinq sphères sensorielles physiques (la vue, l'audition, l'odorat, le goût et le toucher) ainsi que la sphère mentale qui, dans l'analyse bouddhique, est considérée aussi comme une sphère sensorielle. Cette sphère mentale est le domaine de perception des idées, des pensées, des émotions, des images mentales, des souvenirs, de l'imagination. Et tant que nous restons sous l'emprise de ces pensées et ces mouvements de l'esprit tout comme nous sommes obnubilés par les apparences physiques, nous restons comme hypnotisés par ce monde et nous ne pouvons entrer dans les jhānas. Il faut avoir parcouru beaucoup de chemin en soi-même et s'être débarrassé de cinq empêchements qui barre la route à l'absorption méditative : l'attachement, l'aversion, la torpeur/paresse, l'agitation/tension et la doute.

    Comme l'explique le Bouddha : « Lorsqu'il considère ces cinq entraves dont il s'est libéré lui-même, naît en lui une joie immense, lorsqu'il est joyeux, se produit chez lui une allégresse ; chez lui dont l'esprit est allégé, corps et mental se calment ; lui dont le corps et mental est calmé éprouve alors le bonheur ; chez lui qui est dans le bonheur, l'esprit peut être bien bien concentré. Alors, s'étant séparé du désir, s'étant séparé des pensées inefficaces, il entre dans le premier jhāna pourvu de raisonnement et de réflexion, qui est joie et bonheur, né de la séparation des choses mauvaises ; il n'est aucun point de son corps qui ne soit touché par le bonheur accompagné de joie, né de la séparation des choses mauvaises.

    C'est tout comme un préposé au bain qui verse de la poudre pour le bain dans une bassine, la brasse avec l'eau en arrosant sans cesse, de telle sorte que la pâte à bain soit traversée d'humidité, emplie d'humidité au dedans et au dehors, sans toutefois dégoutter. De même, le moine inonde complètement, remplit complètement, comble son corps de ce bonheur accompagné de joie, né de la séparation des choses mauvaises ; il n'est aucun point de son corps qui ne soit touché par le bonheur accompagné de joie, né de la séparation des choses mauvaises1 ».

      Dans le premier jhāna, le corps entier est inondé de cette joie et de ce bonheur. La joie et le bonheur aide à focaliser l'attention et faire avancer l'esprit vers des rivages inconnus. Tout notre être est imprégné de cette nouvelle sensation qui ne dépend pas des sensations physiques et qui diffère grandement des sensations mentales que l'on a pu éprouver jusqu'ici. Certes, comme le dit le Bouddha, ce premier jhāna est encore « pourvu de raisonnement et de réflexion ». Au niveau mental, il y a encore une familiarité dans les schémas de pensées ; mais sur le plan émotionnel, le changement est tout à fait notable : la joie ne connaît plus la fébrilité qui nous pousse à bondir dans tous les sens, le bonheur n'est plus un bonheur personnel et égoïste, mais quelque chose de beaucoup plus vaste : un océan de sérénité.

   Plus le méditant progresse dans cette absorption méditative, moins il a besoin de la joie. Pour reprendre la métaphore de l'oasis, notre homme a déjà quitté ce désert qu'est notre monde des sens, il est dans l'oasis de jhāna. Il n'a donc plus à connaître la joie à l'idée d'atteindre cet état supérieur méditatif : dès lors, la joie l'abandonne doucement pour qu'il ne reste pas plus que le bonheur : « Ce moine, ayant mis au raisonnement et à la réflexion, entre et demeure dans le deuxième jhāna qui est apaisement intérieur, unification de la pensée, qui est dépourvu de raisonnement et de réflexion, né de la concentration et qui consiste en bonheur. Il inonde alors, il inonde complètement, remplit complètement, comble son corps de ce bonheur libre de joie, il n'est aucun point de son corps qui ne soit touché par ce bonheur libre de joie.

     C'est comme un étang où l'eau jaillirait sans qu'il y ait d'accès de sortie, l'eau venant de l'est, l'eau venant du sud, l'eau venant de l'ouest, l'eau venant du nord sans qu'il y ait d'accès de sortie de l'eau, ou l'eau venant de temps en temps du nuage au-dessus qui donne une pluie importante. Cette eau inonderait cet étang, elle l'inonderait complètement, le remplirait complètement, le comblerait et il n'y aurait aucun point de cet étang qui ne serait touché par l'eau rafraîchissante. De même, ce moine inonde, inonde complètement, remplit complètement, comble son corps de ce bonheur libre de joie, il n'est aucun point de son corps qui ne soit touché par ce bonheur libre de joie ».

   Ce deuxième jhāna est un pas de plus dans l'ici et maintenant. On n'est focalisé sur le présent parce qu'on est heureux d'y être. On ne réfléchit plus sur ce que sera le futur et on ne conçoit à l'idée d'un avenir meilleur ou d'un progrès spirituel : la joie laisse donc toute la place au bonheur. Au niveau mental, la différence est beaucoup plus saisissante avec ce à quoi on peut être accoutumé : le raisonnement et la réflexion ont eux aussi disparu. Tous ces processus mentaux s'effacent dans l'apaisement intérieur et l'unification de la pensée. Cet absorption méditative inonde elle aussi complètement notre être.

    Et plus l'esprit s'apaise et plus il se concentre, plus il devient équanime et attentif. Le bonheur cesse d'être un objectif ou quelque chose à atteindre. Il entre alors dans le troisième jhāna : « Le moine, se détournant du bonheur, vit dans l'équanimité, conscient et vigilant, ressent dans son corps le bonheur pur, de sorte que les Êtres Nobles l'appellent « celui qui, équanime et attentif, demeure heureux », il entre et demeure dans le troisième jhāna.  Il inonde alors, il inonde complètement, remplit complètement, comble son corps de ce bonheur libre de joie, il n'est aucun point de son corps qui ne soit touché par ce bonheur libre de joie.

       C'est tout comme, dans un étang de lotus bleus, rouges ou blancs où ces fleurs de lotus bleus, blancs ou rouges, qui sont nés dans l'eau, ayant crû dans l'eau, resteraient dans cette eau, mais tous prospèrent dans cette eau où elles sont plongées, et tous depuis les racines jusqu'à leur sommet, sont inondées d'eau rafraîchissante, inondées complètement, remplies complètement, et il n'est aucunes de ces fleurs de lotus bleus, blancs ou rouges qui ne soient touchées par l'eau rafraîchissante.De même, ce moine inonde alors, il inonde complètement, remplit complètement, comble son corps de ce bonheur libre de joie, il n'est aucun point de son corps qui ne soit touché par ce bonheur libre de joie ».

      Dans ce troisième jhāna, le bonheur n'est plus lié à ce qu'on peut éprouver, mais au fait même de demeurer dans l'équanimité et la vigilance, c'est-à-dire dans la fait d'éprouver les choses de manière égale qu'elles soient bonnes ou mauvaises et de demeurer dans la conscience la plus vive de ce processus qui nous pousse à éprouver les choses. Enfin, au quatrième jhāna, ce mouvement s'amplifie et vient à son terme : le pratiquant abandonne le bonheur à son tour : « En outre, s'étant débarrassé du bonheur et s'étant débarrassé de la peine, ayant supprimé la joie et la tristesse antérieures, le bhikkhu entre et demeure dans le quatrième jhāna où ne sont ni plaisir, ni douleur, mais qui est pureté parfaite d'attention et d'équanimité. Il est là, assis, imprégnant son corps d'une pensée toute pure,toute nettoyée.

     C'est tout comme un homme est assis avec un tissu blanc le couvrant jusqu'à la tête, de sorte qu'aucun point de son corps ne soit touché par le tissu blanc. De même, le moine est là, assis, imprégnant son corps d'une pensée toute pure,toute nettoyée ; il n'est aucun point de son corps qui ne soit touché par cette pensée toute pure, toute nettoyée ».

     Le bonheur est à son tour abandonné tout comme la joie l'a été avant lui. Le bonheur à ce stade n'a plus de raison d'être. Les dualités joie/tristesse, bonheur/malheur ont été transcendées et dépassées dans la pure attention et la pure équanimité. Ayant atteint le quatrième jhāna, on se sent dans une paix telle que l'on en ressent plus le besoin de se sentir heureux. C'est certainement quelque chose de très éloigné de notre expérience : le bonheur semble être un horizon indépassable de notre existence.

     En fait, on pourrait comparer le méditant qui pratique la méthode de l'attention au va-et-vient de la respiration à un randonneur qui se promène en montagne. Notre existence de hauts et de bas, de moments de bonheurs et de plaisirs et d'autres moments plus désagréables de malheurs et de déplaisirs. À l'état ordinaire, on préfère être au sommet de la montagne. Quand on y est, on jouit de l'existence. Quand on n'y est pas, on aspire à se hisser jusqu'au moment. On se prend à rêver : « Ah si j'étais riche / beau / puissant / victorieux / intelligent, j'aurais telle et telle chose, telle ou telle situation et je serai HEUREUX ». Le méditant, lui, est comme un randonneur : sa joie et son bonheur n'est pas de rester au sommet de la colline ou de la montagne ; non, sa joie et son bonheur réside précisément dans la randonnée, monter et descendre, aller par monts et par vaux . Bien sûr, le randonneur reste toujours sensible au panorama somptueux qu'offre le sommet de la montagne, mais il s'attache beaucoup moins à ce sommet qu'un être ordinaire qui est beaucoup plus statique dans l'existence.

     Une fois que l'on rentre dans les jhānas, il se passe un phénomène prodigieux qui dépasse notre entendement : le randonneur commence à s'effacer et à disparaître ; tout doucement, il s'évanouit dans les airs au fur et à mesure de sa progression dans les jhānas. Sa marche qui était joie et bonheur s'évanouit avec lui sans que ce soit un drame. Au contraire, cet « évanouissement » permet à la conscience de s'élever vers des sphères encore plus illimitées et infinies.


*****


       L'important ici dans cette question de la joie et du bonheur dans la pratique de l'attention n'est pas tellement les jhānas, car le Soûtra de l'Attention au Va-et-vient de la Respiration ne les mentionne pas. Thich Nhat Hanh, dans son ouvrage « La respiration essentielle » va jusqu'à dire que si l'Ānāpānasati Sutta ne mentionne pas les jhānas, c'est que ceux-ci sont un ajout postérieur lourdement influencé par la pensée brahmanique environnante. Je trouve ce point de vue assez extrémiste, car les jhānas sont mentionnés dans d'autres soûtras du canon pâli à de nombreuses reprises. Là où je suis néanmoins d'accord avec Thich Nhat Hanh, c'est pour reconnaître l'importance de l'attention à l'instant présent dans notre condition actuelle. Nous ne sommes peut-être pas des bouddhas présentement, mais nous pouvons être présent dans l'instant présent, être attentif à notre souffle et commencer à apaiser notre esprit. C'est dans cet instant présent que l'on peut faire l'expérience d'une joie nouvelle et d'un bonheur nouveau qui soit comme un renouveau face à nos moments de déprime, de dépression, de désespoir ou de malheur. C'est vraiment quelque chose de très rafraîchissant de savoir que l'on n'est pas l'esclave de nos sensations, que l'on peut faire naître une joie et un bonheur qui transcendent ces sensations et nos perceptions de la vie courante.

       Si j'ai mentionné ici les jhānas, c'est précisément pour faire comprendre la logique et la dynamique du déploiement de cette joie et de ce bonheur qui naissent dans la méditation de l'attention au moment présent. Cette joie et ce bonheur sont une randonnée vers des domaines vastes et splendides et nous ouvrent vers ce que Freud appelait un « sentiment océanique ». Il me semblait donc intéressait de prendre un peu de temps pour décrire les jhānas pour ressortir le caractère crucial et « transcendant » de cette joie et de ce bonheur.




Morgan Maassen, Sterling Spencer



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      Passons maintenant aux exercices 7 et 8 proposés par le Bouddha dans le « Soûtra de l'Attention au Va-et-vient de la Respiration ».

« J'inspire et je suis conscient des formations mentales. J'expire et je suis conscient des formations mentales.
J'inspire et j'apaise les formations mentales. J'expire et j'apaise les formations mentales. »

   L'expression « formation mentale » (en sanskrit : « saṃskāra », en pâli : « sankhāra ») fait référence au quatrième agrégat dans la série des cinq agrégats de l'analyse psychologique bouddhique : forme, sensation, perception, formation mentale, conscience. Pour faire bref :
  • dans la forme, il y a la rencontre de trois éléments : une conscience sensorielle, un objet à percevoir et un organe sensoriel (comme l’œil, une oreille, un nez, etc.). S'il manque un des trois éléments, le processus de l'expérience ne peut pas s'enclencher).
  • dans la sensation, on éprouve cette forme de manière plaisante, neutre ou déplaisante.
  • dans la perception, l'objet est reconnu pour ce qu'il est et rangé dans l'une ou l'autre catégorie de mon mental. Si je vois un arbre, c'est à ce stade que je sais que je suis devant un arbre
  • dans la formation mentale, on réagit par rapport à la sensation et en fonction de la perception. Si je vois un tigre en liberté devant moi, la sensation déplaisante que risque de susciter ma vision du tigre va très probablement engendrer une réaction de peur en moi.
  • Et enfin dans la conscience, cette expérience est enregistrée et intégrée dans le flux de conscience qui traverse tout être sensible.



       Le lien entre sensation et formation mentale est très fort. Il est inscrit au plus profond de notre animalité. Si nous plongeons nos mains dans un eau très chaude, la sensation de brûlure qui va s'ensuivre va nous pousser à retirer illico les mains de l'eau. Souvent, cette réaction se passe tellement vite que nous avons du mal à la contrôler. C'est pourquoi beaucoup de gens sont impulsifs et ont des réactions disproportionnées dans les situations de la vie courante. Tout au long de notre éducation qui a commencé dès notre plus jeune âge jusqu'à la fin de notre adolescence, on nous a inculqué de ne pas laisser libre cours à nos réactions impulsives, par exemple hurler et pleurer à la moindre contrariété comme peut le faire un bébé par exemple. Néanmoins, même si on a appris à maîtriser ces réactions, elles sont encore présentes en nous sous forme d'impulsions, de frustrations ou de stress, et ces impulsions continuent à agir en nous et affecter notre vie. Le Bouddha nous demande donc de prendre conscience de ces formations mentales en tant que réaction directe à nos sensations. « J'inspire et je suis conscient des formations mentales. J'expire et je suis conscient des formations mentales. »

     Il est important de voir comment nous réagissons aux événements de manière consciente, mais aussi de manière inconsciente. Parfois nous ne remarquons même pas nos réactions de stress à tel ou tel stimulus, nous ne remarquons pas non plus des désirs inconscients qui nous pousse dans telle ou telle direction. La publicité qui tente sans relâche de nous influencer nos désirs pour nous pousser à consommer est un bon exemple de ces impulsions dont nous ne sommes pas nécessairement conscients. Un autre exemple est celui d'un alcoolique qui, suite au grand déplaisir suscité par ses déboires en état d'ivresse ou par une gueule de bois carabinée, jure de ne plus jamais boire un verre d'alcool et qui, insensiblement, est toujours ramené à boire de l'alcool. C'est un domaine fondamental où il faut cultiver une attention soutenue pour mieux se comprendre et se connaître soi-même.

     Ensuite l'exercice suivant consiste à apaiser ses formations mentales en nous, les laisser se relâcher d'elles-mêmes. « J'inspire et j'apaise les formations mentales. J'expire et j'apaise les formations mentales. » Certaines de nos réactions suivent toujours le même schéma. Par exemple, on insulte. A l'écoute de ces paroles malveillantes qui cherchent à nous rabaisser, se produisent des sensations de déplaisir. Les personnes agressives auront tendance à réagir par des noms d'oiseaux, des menaces ou carrément des coups, ce qui va inévitablement mené à intensifier le climat d'agressivité qui règne déjà et susciter d'autres « formations mentales » d'agressivité ou de violence dans le chef des autres protagonistes. Mais une personne agressive n'est agressive que parce qu'elle a souvent réagi dans le passé à l'agressivité par l'agressivité. Cette personne agressive pourrait ainsi apaiser les pensées de colère et d'énervement quand elle est en méditation et qu'elle repense à la situation où elle a été insultée. La méditation est un lieu par excellence où commencer à apaiser ses formations mentales pour ensuite parvenir à les apaiser dans la vie courante.

       Ces exercices 7 et 8 ont donc trait aux formations en ce que celles-ci sont des réactions épidermiques aux sensations. De manière plus générale, ces deux exercices sont là pour commencer à s'affranchir de la chaîne de causalité du karma. Le karma est un terme sanskrit qui signifie « acte, action » et qui, dans le contexte bouddhique, véhicule l'idée que chaque acte engendre une suite de conséquences, et ces conséquences deviennent elles-mêmes des actes qui vont impliquer des conséquences. Cette série de conséquences finit tôt ou tard par nous revenir en pleine figure. S'affranchir du karma veut dire d'une part comprendre les mécanismes qui nous conditionnent à agir de telle ou telle sorte et d'autre part transformer ces réactions en actes qui vont apporter beaucoup de bien-être pour autrui et soi-même. Il s'agit de ne plus être le jouet ou le pantin de ses émotions et de son ressenti, mais d'agir en homme libre, conscient de ses actes.


Lire la suite de ce commentaire : 5ème partie   6ème partie


Lire dans son intégralité l'Ānāpānasati Suttale Soûtra de l'Attention au Va-et-vient de la Respiration  

Lire les parties précédentes de ce commentaire : 



(Plus de détails sur les cinq agrégats de l'expérience ici et )


1On trouve cette formulation notamment dans le Sāmaññaphala Sutta, le Soûtra des Fruits de la Vie de Renonçant qui se trouve dans le Digha Nikāya (voir Digha Nikāya, traduction de Môhan Wijayaratna, édition LIS, Paris, 2007, pp. 99-100), mais aussi dans nombre d'autres soûtras du canon bouddhique pâli.















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