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samedi 20 janvier 2018

Analyse des conditions


Le Traité du Milieu


Nāgārjuna


Chapitre premier : Analyse des conditions


1. Où quelles soient, quelles qu'elles soient,
Les choses ne sont jamais produites
À partir d'elles-mêmes, d'autres,
Des deux ou sans cause.


2. Hormis ces quatre-ci : causale,
En tant qu'objet d'observation,
Immédiate et souveraine,
Il n'existe pas de cinquième condition.


3. Une nature propre des choses
Ne se trouve pas dans leurs conditions ;
Et si une chose en soi n'existe pas,
Une chose autre n'existera pas non plus.


4. L'activité ne possède pas les conditions.
Il n'y a pas d'activité qui ne possède de conditions,
Il n'y a pas de conditions qui ne possèdent d'activité,
Les conditions ne possèdent pas l'activité.


5. Elles sont dites conditions
Parce que ce qui naît prend appui sur elles ;
Aussi longtemps que rien n'est engendré,
Pourquoi ne sont-elles pas des non-conditions ?


6. Pour l'existant comme pour l'inexistant
Des conditions sont inacceptables.
Que seront les conditions de l'inexistant ?
Que fera-t-on de conditions pour l'existant ?


7. Quand un phénomène existe, n'existe pas,
Ou existe et n'existe pas, il n'est pas établi ;
Comment un agent d'accomplissement serait-il dénommé cause ?
De ce fait, cela n'est pas logique.


8. Il est enseigné que la condition objective
D'un phénomène existant n'existe simplement pas ;
Si l'on observer un phénomène inexistant,
Où aura-t-on une condition objective ?


9. Si les phénomènes ne sont pas nés,
Leur cessation est impossible ;
Par conséquent, la cause immédiate n'est pas applicable.
Quelle sera la condition de ce qui a cessé ?


10. Puisque la nature propre des choses
N'existe pas, la déclaration :
« Ceci apparaît en raison de cela »
Est irrationnelle.


11. L'effet n'existe pas
Dans les conditions individuelles ou réunies.
En l'absence de conditions,
Comment naîtrait-il des conditions ?


12. Si, bien qu'existant, un effet
Est produit à partir de ces conditions,
Pourquoi un effet ne serait-il pas engendré
À partir de non-conditions ?


13. Si l'effet a la nature des conditions,
Les conditions n'ont pas de nature de conditions.
Comment un effet issu de ce qui n'est pas réellement soi-même
Posséderaient-ils la nature des conditions ?


14. En conséquence, un effet ne participe pas de la nature des conditions
Et n'existe pas dans la nature des non-conditions ;
Puisqu'un effet est inexistant,
Comment aurait-on des conditions et des non-conditions ?

mercredi 17 janvier 2018

Si c'est le bonheur que tu cherches



Si c'est le bonheur que tu cherches,
Supporte d'abord la souffrance.
Sans avoir goûté aux larmes,
Tu n'apprécierais pas le rire.


Chengawa Lodrö Gyaltsen, Tibet, 1402-1472 1


samedi 13 janvier 2018

Importuner





     Il y a quelques jours a été publiée dans le Monde une tribune dont le scandale s'est propagé dans le monde entier. Cette tribune a été rédigée par cinq femmes, Sarah Chiche, Catherine Robbe-Grillet, Peggy Sastre, Abnousse Shalmani, et signée par cent femmes, dont Catherine Deneuve. Le message général de ce texte s'attaque au féminisme radical et met en garde contre les dérives du mouvement #metoo et #balancetonporc. Les auteures voient dans ces hashtags un moyen de culpabiliser les hommes et de nous renvoyer, hommes et femmes, dans le puritanisme. Les auteures pensent notamment qu'il ne faut pas confondre la drague lourde ou maladroite avec du harcèlement sexuel. Les féministes radicales ont réagi de manière virulente en multipliant les invectives : ainsi la féministe Caroline de Haas a publié une tribune intitulée « Les porcs et leurs allié.e.s ont raison de s’inquiéter ». Là où se rend compte que l'écriture inclusive ne préserve pas d'une mentalité d'exclusion... Voilà un mouvement féministe qui prétend rendre la parole aux femmes et qui, quand cette parole se montre trop libre et trop impertinente envers la cause, emploie tous les moyens pour disqualifier, discréditer, mépriser, intimider, menacer ces femmes et les réduire au silence... Si on critique le féminisme radical, on est forcément soit un porc, soit un.e allié.e de ces porcs. Belle logique stalinienne1.


         Pour ma part, je suis assez d'accord avec l'idée générale de l'article paru dans le Monde. J'avais écrit un article « Qui est un porc ? » où je défendais l'idée que les féministes radicales.aux assimilent tous les hommes à des porcs, quels que soient leur comportement réel. Mais si je suis d'accord avec les idées générales défendues dans cette tribune, les saillies de cet article me gêne assez, à commencer par la défense de ce « droit d'importuner ». Le problème est que toute la presse et les cohortes féministes ont surtout relevé ce genre de passages, ce qui rend ambivalent tout l'article. Évidemment, cela est fait à dessein afin de pouvoir effacer toutes nuances et esquisser un champ de bataille très manichéen avec d'un côté les porcs machistes et leurs allié.e.s, et de l'autre les suffragettes 2.0 de #balancetonporc. On est alors sommé de choisir son camp entre le patriarcat fasciste et la cause des femmes. Il me semble au contraire que l'on peut faire droit à la nuance et critiquer les idées des autres avec une argumentation rationnelle plutôt qu'avec des invectives.

mercredi 10 janvier 2018

Les quatre sceaux du Dharma



Les quatre sceaux du Dharma




      Le premier du Noble Octuple Sentier est la vue juste. Pour rappel, les sept autres sont la pensée juste, la parole juste, l'action juste, les moyens d'existences juste, l'effort juste, l'attention juste et la concentration juste. Ce Noble Octuple Sentier a été enseigné par le Bouddha pour parvenir à la cessation définitive et complète de la souffrance. La vue juste consiste à voir les choses telles qu'elles sont, et non telles qu'on les imagine dans notre illusion.


       Or pour avoir cette vue juste sur les événements et sur les phénomènes, il faut impérativement passer cette perception à la moulinette des 4 considérations fondamentales, qui sont :

  • 1°) tous les phénomènes composés sont impermanents ;
  • 2°) tous les phénomènes composés sont souffrance ;
  • 3°) tous les phénomènes composés sont vides d'un soi ;
  • 4°) seul le Nirvāna est la paix.


jeudi 4 janvier 2018

Un oiseau rebelle






Carmen :

« L'amour est un oiseau rebelle
Que nul ne peut apprivoiser
Et c'est bien en vain qu'on l'appelle
S'il lui convient de refuser
Rien n'y fait, menace ou prière
L'un parle bien, l'autre se tait
Et c'est l'autre que je préfère
Il n'a rien dit, mais il me plaît
L'amour (× 4)
L'amour est enfant de bohème
Il n'a jamais, jamais, connu de loi
Si tu ne m'aimes pas, je t'aime
Et si je t'aime, prends garde à toi
Prends garde à toi
Si tu ne m'aimes pas, si tu ne m'aimes pas, je t'aime
Prends garde à toi
Mais si je t'aime, si je t'aime, prends garde à toi
L'amour est enfant de bohème
Il n'a jamais jamais connu de loi
Si tu ne m'aimes pas, je t'aime
Et si je t'aime, prends garde à toi
Prends garde à toi
Si tu ne m'aimes pas, si tu ne m'aimes pas, je t'aime
Prends garde à toi
Mais si je t'aime, si je t'aime, prends garde à toi

mercredi 27 décembre 2017

Pour toi mon amour




Je suis allé au marché aux oiseaux
Et j'ai acheté des oiseaux
Pour toi
Mon amour

Je suis allé au marché aux fleurs
Et j'ai acheté des fleurs
Pour toi
Mon amour

Je suis allé au marché à la ferraille
Et j'ai acheté des chaînes, de lourdes chaînes
Pour toi
Mon amour

Et puis, je suis allé au marché aux esclaves
Et je t'ai cherchée
Mais je ne t'ai pas trouvée
Mon amour



Jacques Prévert, Paroles, 1946.



dimanche 24 décembre 2017

Joyeux Noël




Bonsoir,


     Je voudrais souhaiter à tout le monde un joyeux Noël et de très bonnes fêtes. Plein de joie et de bonheur, si possible sans foie gras et sans cruauté à l'égard des animaux. Amusez-vous, riez, partagez, soyez heureux.


     Il est vrai que les fêtes ne sont pas toujours un moment de bonheur pour beaucoup de gens qui sont seuls ou qui se sentent abandonnés. Armistead Maupin disait d'ailleurs à ce sujet : « Noël est une conspiration pour bien faire sentir aux célibataires qu'ils sont seuls ». À tous ceux-là, à tous ceux qui ont le cafard en cette veille de Noël, à tous ceux qui voient les choses en noir, à tous ceux qui sont malades ou blessés, à tous ceux qui passent les fêtes de Noël sur un lit d'hôpital, à tous ceux qui sont dans la rue, à tous qui ont froid, à tous ceux qui ont faim, à tous ceux qui ont un peur dans un camp de réfugié ou dans une ville en état de guerre, à tous ceux-là, j'ai une pensée de compassion. Puissiez-vous être libérés de toute souffrance, de toute peur, de tout inconfort ! Puissiez-vous voir la lumière dans la nuit obscure, puissiez-vous retrouver le réconfort ! Que ce monde ait un plus de chaleur humaine et de fraternité à offrir !


     Une pensée émue aussi pour tous ceux qui doivent endurer leur belle-mère insupportable lors de ce réveillon de Noël ou les discours du vieil oncle raciste. Une pensée pour tous ceux qui voudraient être ailleurs, ceux pour qui l'ambiance est un peu lourde, ceux qui en ont marre des fêtes, ceux qui s'ennuient, ceux qui font attention à leur ligne et qui voient les calories défiler à l'apéro, à l'entrée, aux plats de résistances, au dessert, à ceux qui sont saouls et qui auront demain une gueule de bois, à ceux qui sont saouls et qui feraient mieux de ne pas reprendre le volant ! Que ce moment de fête soit vraiment un moment de fête, et s'il ne l'est vraiment pas, rappelez-vous ce que le Bouddha a dit à propos de l'impermanence !


      Enfin, je me rappelle qu'on m'a souvent dit que le jour de Noël et le jour de l'an étaient les jours des hypocrites, parce que tout le monde souhaite « Joyeux Noël ! Bonne année ! » à des gens qu'ils n'apprécient pas nécessairement, avec qui ils sont en froid ou qu'ils détestent même cordialement. Je ne suis pas d'accord. Il y a quelque chose d'essentiel de souhaiter de bonnes choses, même aux gens que l'on n'aime pas nécessairement. Dans la philosophie bouddhique, on parle de l'esprit d’Éveil, bodhicitta en sanskrit. Cet esprit d’Éveil s'étend à tout le monde, y compris à nos pires ennemis ou aux gens qui nous semblent méprisables. Il y a un moment où il faut pouvoir dépasser ses haines et ses aversions. Souhaiter le bien même aux gens avec qui on est en conflit, ce n'est pas de l'hypocrisie, c'est planter des graines pour la paix future, pour l'entente et la concorde à venir. Et il faut s'exercer à cet esprit d’Éveil le plus souvent possible. Que tous les êtres soient heureux et qu'ils soient libérés de toute souffrance !


     Comme le Bouddha le dit dans le Soûtra de l'Amour (Metta Sutta) :

« Que tous les êtres soient heureux.
Qu’ils soient en joie et en sûreté.
Tout être vivant, faible ou forte, élevé
Moyen ou bas, petit ou grand, visible ou invisible,
Près ou loin, né ou à naître,
Que tous ces êtres soient heureux.


Que nul ne déçoive un autre ni ne méprise aucun être
Si peu que ce soit.
Que nul, par colère ou par haine, ne souhaite du mal à un autre.


Ainsi qu’une mère au péril de sa vie,
surveille et protège son unique enfant,
Ainsi, avec un esprit sans entrave
doit-on chérir toute chose vivante,
aimer le monde en son entier,
Au dessus, au dessous, et tout autour, sans limitation
Avec une bonté bienveillante et infinie. »




jeudi 21 décembre 2017

Le professeur et le sage



Le professeur et le sage
Julos Beaucarne







Un professeur éminent des philosophies va rendre visite à un sage tout au bout de la montagne

Et dès qu'il le voit, à peine lui a-t-il dit bonjour, il lui parle à n'en plus finir de toutes les philosophies, du bien, du mal, de la vie, de la mort, des alentours de Dieu, de l'enfer, du purgatoire, des anges déchus, des Angeles, des engelures, des angelots, du nirvana, de Mahomet et de Bouddha.

Il y a deux tasses sur la table et le sage, tout en l'écoutant, sert le thé
Mais la tasse du philosophe déborde et le sage n'arrête pas pour autant de verser.

Voyant ça, le professeur éminent arrête son discours et lui dit avec un léger agacement
« Mais vous ne voyez donc pas que la tasse déborde ? »

« Elle est comme vous, dit le sage, elle est tellement pleine qu'on ne peut plus rien y ajouter.
Vous êtes tellement rempli que vous ne pouvez plus écouter ».


Julos Beaucarne, album « Tours, temples et pagodes post-industriels », 1993.