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vendredi 25 décembre 2015

Mushotoku – Sans but, ni profit




       On entend beaucoup parler ces temps-ci de méditation dans les entreprises, des bienfaits de la pleine conscience ou mindfulness dans le management. En soi, cela me paraît être une bonne chose : si les entrepreneurs s'enthousiasment pour la méditation et veulent organiser des séances de zazen au milieu de l'open space, pourquoi pas, en fait ? Néanmoins, quelque chose me laisse sceptique : est-il judicieux de réduire la méditation à une pratique prometteuse en terme d'augmentation de la productivité ? Est-on plus aware des objectifs quantitatifs fixés par l'entreprise quand on s'est livré à une séance de pleine conscience ? Est-ce qu'on est un meilleur employé quand on s'applique sagement à s'asseoir en lotus et à faire le vide dans son entreprise ?


     En fait, l'augmentation de sa productivité, de sa rentabilité ou de ses performances individuelles n'a jamais été décrite comme un but ou un profit de la méditation. S'il y a un but ou un profit dans la méditation, c'est celui d'apaiser l'esprit, calmer les tensions et les conflits intérieurs, voir les causes de notre malheur et trouver un bonheur durable. C'est du moins en ces termes que le Bouddha faisait l'apologie de la méditation. J'ai peur qu'en prostituant la méditation à des objectifs de meilleure rentabilité pour l'entreprise, on ne perde l'intérêt profond de la méditation. Cela risque de donner une méditation peu profitable pour notre cadre dynamique, qui ne lui apporte pas de sérénité et d'apaisement et qui n'améliore pas non plus sa productivité ou sa rentabilité.

    Il me semble pertinent de dire que l'entreprise peut trouver un profit dans le fait d'organiser des séances de méditation pour ses employés qui le désireraient, mais ce profit est un profit indirect. Les employés qui feront zazen se sentiront mieux dans leur peau, ils pourront relâcher le stress le temps de la séance de méditation. Ce faisant, ils auront l'esprit plus clair pour accomplir un meilleur travail. Il ne faut donc pas vanter la méditation comme un moyen d'améliorer ses performances ; ce serait très contre-productif parce que cela ajouterait un stress à l'employé qui se demanderait quel gain de performance il aurait accompli au cours de la séance de zazen ; alors que, dans la méditation, il faut simplement développer la vigilance à l'instant présent et apaiser le flux du mental.

      Si vous êtes vendeur de voiture et que vous pratiquez zazen pour vendre encore plus d'automobiles, vous allez au-devant de grandes déconvenues, tant dans la méditation que dans votre commerce, car aucun Sage en ce monde n'a dit qu'on était plus efficace pour vendre des voitures quand on médite ! Par contre, si vous méditez pour être apaisé, plus doux, plus bienveillant à l'égard d'autrui, peut-être que cela vous rendra plus avenant, plus agréable pour vos clients. Peut-être pas aussi ! Mais vous serez plus zen pour affronter votre échec commercial ! Ce qui est un autre profit de la méditation.

      Le Bouddha a toujours défini la méditation comme un moyen habile pour mettre fin à la douleur, au stress et à l'insatisfaction. Au fond, la méditation n'est jamais aussi efficace que quand elle vise cet objectif seul. Pourtant, les maîtres Zen sont venus problématiser ce principe. Pour ceux-ci, il fallait être mushotoku pour reprendre le mot japonais. Mushotoku 無所得 signifie « sans but, ni profit ». Pour les maîtres zen, on ne devrait pas pratiquer zazen dans le but d'obtenir quelque chose, la paix, le bonheur, devenir un Sage ou devenir un Bouddha. Tout cela est illusion. On devrait pratiquer sans espérer un quelconque gain à sa pratique : pratiquer zazen sans autre but que celui de pratiquer zazen. Si on est toujours agité qu'auparavant, pas de souci, on continue à pratiquer zazen, si on est aussi malheureux qu'auparavant, pas de souci, on continue à pratiquer zazen.

       Cela semble difficile, et ça l'est, car, dans la vie courante, on fait toujours quelque chose en vue d'autre chose. Si je travaille, c'est pour gagner de l'argent. Si je me repose, c'est pour regagner de la forme. Si j'offre des fleurs à une jolie fille, c'est pour lui plaire et la séduire. Si je cuisine, c'est pour manger.Si je lis, c'est pour devenir plus cultivé ou plus intelligent. Quoi que l'on fasse, on vise toujours un profit, une utilité, un gain avec notre action. Et voilà qu'arrive un maître Zen qui nous demande d'abandonner les gains et les profits que l'on pourrait retirer de la méditation.

    Mais même s'il est difficile d'atteindre cet état de mushotuku, cet état d'être libre des profits et des gains facilite incroyablement la méditation. On pratique zazen pour zazen ; et on se réjouit, non pas parce qu'on parvient à tel ou tel état de félicité, tel ou tel état de clarté, tel ou tel état d'élévation spirituelle, mais simplement parce qu'on pratique zazen. On n'attend plus rien de zazen, et chaque zazen devient dès lors une merveille, même s'il ne s'y passe rien de particulier, surtout s'il ne s'y passe rien de singulier ! Dès lors, on habite d'autant plus aisément la méditation, et on multiplie les chances que se produisent en tout genre.

      Il y a une tension dialectique entre la volonté de départ d'acquérir les bienfaits promis par le Bouddha, paix de l'esprit, souplesse du corps, absence de troubles et de conflits et en fin de compte au-delà de la souffrance, et le détachement par rapport à cette volonté d'acquérir des bienfaits et des profits, qui a été promu par les maîtres Zen. Mais qu'on ne s'y trompe pas : les maîtres Zen ne s'opposent pas au Bouddha. Ils ne font que suivre un prolongement logique de la philosophie du Bouddha. Dans son tout premier enseignement, le Bouddha expose les Quatre Nobles Vérités : la souffrance, l'origine de la souffrance, la cessation de la souffrance et le chemin qui mène à la cessation de la souffrance. Cela suggère une volonté de cheminer afin de mettre un terme à la souffrance. Mais l'origine de la souffrance, nous dit le Bouddha dans ce même soûtra, est à trouver dans le désir, et la cessation de la souffrance, dans le détachement par rapport à ce désir. Au fond, être mushotoku, être sans but, ni profit, c'est réaliser cette vérité du Bouddha qui est la délivrance vient de l'acceptation sereine de ce qui est, même si ce qui est n'est pas l'idéal que l'on pourrait vouloir ou souhaiter.

        C'est vrai pour les buts et les profits que l'on peut viser au sein du Dharma, ça l'est d'autant plus pour les buts et les profits que les entreprises peuvent viser. Moins on se fixe de buts et de profits dans zazen, plus on est ouvert aux possibilités qu'offre zazen. Les entreprises ne devrait pas brider la liberté que procure zazen en imposant un canevas strict des buts et des objectifs que les séances de méditation devraient fournir en faveur de l'entreprise, mais laisser les gens pratiquer zazen pour pratiquer zazen. Peut-être que Paul sera effectivement plus productif après une séance de pleine conscience, mais Paul lui sera plus créatif. Peut-être que cela bénéficiera à l'entreprise, car Paul va créer une nouvelle campagne de marketing qui va booster les profits de l'entreprise, mais peut-être pas. Peut-être qu'en fait Paul va se servir de sa nouvelle créativité pour redécorer la chambre de son gosse. Quant à Jacques, pratiquer la pleine conscience lui donnera peut-être envie de prendre une année sabbatique pour s'adonner aux plaisirs de la méditation dans un monastère de l'Himalaya...

       Ce que je veux dire aux managers et aux entrepreneurs, c'est que l'on ne peut pas fixer un cadre déterministe sur la méditation. Chacun fait de la méditation ce qui lui convient. Peut-être que ce caractère imprévisible peut faire peur, mais de manière globale, la pratique de la méditation apporte du mieux-être là où elle est pratiquée, ce qui veut dire que les travailleurs plus heureux et plus sereins auront plus envie d'apporter un travail positif dans leur entreprise. Si je peux me permettre de tracer un parallèle : avec la physique quantique, on ne sait jamais où se situe exactement l'électron. Il y a juste une probabilité que l'électron soit dans les environs du noyau de l'atome, pour autant, ce caractère imprévisible de l'électron n'empêche pas la matière d'être là devant nous : la chaise reste la chaise, la table reste la table. En méditation, on ne sait pas les effets que cela produira sur tel individu particulier ; pour autant, de manière globale, cela contribue au bien-être global. Et si ce bien-être peut effectivement se chiffrer en dividendes supplémentaires... parfois pas ! Mais dans ce cas, il est toujours plus agréable d'aller au boulot dans une entreprise dans laquelle on se sent bien !


      Voilà, je ne sais pas si les entrepreneurs et les managers seront sensibles à ce concept de mushotoku, sans buts, ni profits. Mais il y a là quelque chose d'intéressant pour celui qui est rivé toute la journée sur les chiffres et les courbes de son entreprise.... 





Gonkar Gyatso, Bouddha de notre temps.




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