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jeudi 13 juillet 2017

Le son du tonnerre








Le son du tonnerre, bien qu'assourdissant, est inoffensif ;
L'arc-en-ciel, malgré ses couleurs chatoyantes, ne dure pas ;
Ce monde, même s'il apparaît plaisant, est semblable à un rêve ;
Les plaisirs des sens, bien qu'agréables, n'apportent au bout du compte que désillusions.


Jetsun Milarepa (1040-1123), extrait des Cent Mille Chants.

samedi 8 juillet 2017

John Rawls et l'utilitarisme



John Rawls et l'utilitarisme



La justice selon Rawls – 2ème partie






Pour une explication des grandes lignes de la pensée de John Rawls, je recommande vivement de d'abord lire la première partie de « La justice selon Rawls » : « John Rawls et la justice sociale ».








        « La Théorie de la Justice » se veut implicitement comme une critique de l'utilitarisme très influent dans la philosophie anglo-saxonne. Que reproche John Rawls à l'utilitarisme ? L'utilitarisme est cette philosophie qui met en avant l'utilité d'une action morale ou politique : quel bien-être ou quel plaisir produit une action ? Tel doit être le critère pour juger le bienfait ou non d'une action. Attention, certaines actions produisent de la peine ou de la douleur, mais c'est en vue d'un plus grand bien. Par exemple, étudier pour ses examens est la plupart du temps pénible et fastidieux, mais c'est pour s'assurer l'accès à une carrière plaisante ou qui rapporte de l'argent. Dans ce cas, le moindre mal qu'est l'étude est compensée par le plus grand bien, l'accès à la profession recherchée. Les utilitaristes généralise ce principe à la sphère politique : certaines décisions politiques peuvent créer de la peine du moment que cette peine soit compensée par un profit plus grand pour l'ensemble de la société. Par exemple, augmenter les impôts est pénible pour beaucoup de gens, mais cette augmentation d'impôt est compensée par l'utilité pour l'ensemble de la société que peut avoir la création d'un hôpital ou la construction d'une autoroute. Il faut mettre dans la balance les utilités par rapport aux peines que provoquent l'action politique, et choisir la meilleure balance en faveur des utilités en terme de bien-être ou de plaisir. « L'idée principale de l'utilitarisme est qu'une société bien ordonnée et, par là même, juste, quand ses institutions majeures sont organisées de manière à réaliser la plus grande somme totale de satisfactions pour l'ensemble des individus qui en font partie 1 ».

vendredi 7 juillet 2017

Nous qui ne sommes rien






Nous qui ne sommes rien








        La semaine passée, j'ai été profondément choqué par cette petite phrase que le président Emmanuel Macron a sorti lors de son discours pour l'inauguration de Station F : « Une gare, c'est un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ». J'ai trouvé horrible cette façon de séparer le monde entre des gens qui ont la réussite et l'argent pour eux, et ceux qui ne sont rien, qu'on ne voit pas, qui ne comptent pour rien dans le devenir du monde, qu'on peut mépriser à l'aise. Ce déni de la dignité humaine est insupportable. D'autant que cela laisse présager une politique qui écrase les moins nantis dans la société pour garantir toujours plus de profits aux patrons et aux entrepreneurs dans le vent.


        Suite à la controverse qui s'est déclenchée après la mise en évidence de cette petite phrase, les macroniens ont répliqué en disant qu'il fallait écouter tout le discours, que cette phrase ne peut pas être sortie simplement de son contexte. Il est vrai que ce contexte mérite d'être mentionné pour essayer de saisir ce que voulait vraiment dire Emmanuel Macron. Ceci étant dit, je ne suis pas certain que cela éteint complètement la controverse.


       Je mets donc en lien deux vidéos de cette inauguration de Station F : une première assez courte, une autre plus longue du discours complet d'Anne Hidalgo, maire de Paris, et d'Emmanuel Macron pour s'assurer que le contexte soit pleinement restitué. Puis je me livrerai à deux interprétations de ce discours : une interprétation généreuse qui va dans le sens des macroniens et qui lisse la polémique, et puis une interprétation plus sévère qui émet des doutes face aux belles paroles du président. Je précise que j'ai attendu quelques jours avant d'écrire cet article pour ne pas l'écrire sous le coup de la colère.



mercredi 5 juillet 2017

John Rawls et la justice sociale






John Rawls et la justice sociale



La justice selon Rawls – 1ère partie













      John Rawls est un philosophe américain né à Baltimore aux États-Unis en 1921 et mort à Lexington en 2002. Il est un des plus importants penseurs de la philosophie politique du XXème siècle. Son ouvrage le plus célèbre est la « Théorie de la Justice » (1971). C'est à cet ouvrage et différents aspects le concernant que je voudrais consacrer ici quelques petits articles.




John Rawls


dimanche 2 juillet 2017

Un coq pour Asclépios






Un coq pour Asclépios






      Il y a cet épisode singulier de la philosophie où Socrate boit la ciguë. Cela nous est raconté par Platon dans le Phédon :

samedi 1 juillet 2017

Penser à l'horizon






Penser à l'horizon













     Voilà un extrait intéressant de l'Abécédaire du philosophe français Gilles Deleuze où il parle de la gauche. Pour Deleuze, il ne peut pas y avoir de gouvernement de gauche. Il ne peut y avoir au mieux qu'un gouvernement qui se montre favorable à certaines exigences ou réclamations de la gauche. C'est un peu provocateur de dire cela, puisque la vidéo a été tournée en 1989 à un moment donc où la gauche était au pouvoir en France. À l'époque, c'était François Mitterrand qui était président de la République. Gilles Deleuze invoque deux arguments pour appuyer ses dire.

     Tout d'abord, la gauche pour lui est d'abord une affaire de perception. L'homme de droite pense d'abord à lui, puis à sa rue et son environnement proche, sa famille, ses amis, puis sa ville, sa région, son pays, et enfin l'Europe et le monde quand il a le temps de s'en préoccuper. L'homme de gauche, lui, pense d'abord à ce qui est à l'horizon et au-delà. L'homme de gauche est comme un Japonais qui, quand il écrit une adresse sur une carte postale met d'abord le continent, puis le pays, puis la province, puis la ville, puis la rue et enfin le nom de la personne à qui il destine sa lettre. Selon Deleuze, l'homme de gauche est touché par les souffrances et les injustices dans le monde entier ; et il se sent dès lors plus proche, plus solidaire des enfants du Tiers-Monde que des problèmes de son quartier.

mercredi 28 juin 2017

La Voie Unique






La Voie Unique






     Ce week-end, je discutais avec un ami à propos de la méditation. Celui-ci l'avait pratiquée dans les centres Vipassanā où on lui avait expliqué que la méthode Vipassana était la voie unique pour progresser dans la méditation. Sous-entendu : cela excluait toutes les pratiques méditatives issues du Zen ou des pratiques liées au bouddhisme du Grand Véhicule ainsi qu'au Mahāmudrā et au Dzogchen dans le bouddhisme tibétain, mais aussi toutes les autres écoles du Theravada (auquel se rattache pourtant les centres Vipassanā). La méthode Vipassanā est une méthode fondée au XXème siècle par Satya Narayan Goenka qui a expurgé la méditation bouddhique des éléments religieux et rituels, mais qui a aussi simplifié et appauvri l'enseignement du Bouddha en restreignant la richesse de la méditation à une seule technique. Dans les centres Vipassanā, vous vous engagez à méditer dix jours dix heures par jour et à pratiquer à la lettre une forme simplifiée de l'attention au va-et-vient de la respiration, de la vision pénétrante de la réalité telle qu'elle est et de l'amour bienveillant (metta).

       Attention, il ne faut pas confondre la méthode Vipassanā avec vipassanā elle-même. Vipassanā en langue pâlie (ou vipashyanā en sanskrit) désigne la vison profonde ou vision pénétrante, un stade de la méditation où l'on scrute les choses dans leur réalité fondamentale au-delà des illusions et de la confusion du mental. Vipassanā est toujours présentée en relation avec samatha, la quiétude, le calme mental. L'idée est de pacifier l'esprit de l'agitation qui le perturbe continuellement ; et une fois l'esprit apaisé et serein, on peut aller voir au fond de cet esprit. L'image traditionnelle compare l'esprit habituel à de l'eau en ébullition. Laisser reposer cette eau dans une égalité parfaite est nécessaire pour pouvoir regarder à travers cette eau. Samatha (shamatha en sanskrit) a le rôle d'apaiser cet esprit tandis que vipassanā permet d'en discerner la véritable nature, y compris dans ces zones d'ombre. Tout pratiquant sérieux de la méditation bouddhique cultive à la fois samatha et vipassanā. La méthode Vipassanā est l'enseignement de la méditation revue et corrigée par Goenka.

mardi 20 juin 2017

La joie et le don







« Si je donne, comment jouirai-je ? »
Cette pensée égoïste appartient aux démons.
« Si je jouis, comment donnerai-je? »
Cette pensée altruiste est une qualité divine.


Shāntideva, L'Entrée dans la Conduite des Bodhisattvas (Bodhisattvacaryāvatāra), VIII, 1251.






Mudra du don et de l'absence de peur 



samedi 17 juin 2017

No pain, no gain ?





No pain, no gain ?




       Un slogan qui revient souvent dans le monde du sport et du fitness est ce « No pain, no gain » (Pas de douleur, pas de gain). Dans la salle de sport que je fréquente, je vois régulièrement de jeunes gars au physique athlétique arborer un t-shirt tout imprégné de sueur, sur lequel figure cette formule doloriste. J'avoue que ce principe me met mal à l'aise. Je ne suis pas certain que la douleur soit la meilleure voie dans le progrès sportif. Et je vais essayer d'expliquer pourquoi dans ce petit article. Bien sûr, tout dépend comment on comprend la formule « No pain, no gain ». Si on veut dire par là qu'il faut faire des efforts pour progresser, alors bien sûr, pas de problème : il faut effectivement fournir des efforts pour s'améliorer ! C'est une évidence. Comme dans l'expression française « se donner de la peine », le mot anglais « pain » et le mot « français » ayant la même étymologie. Mais la plupart du temps, c'est bien dans la dimension d'endurer toutes sortes de douleurs physiques que les sportifs et plus particulièrement parmi eux, les adeptes de la musculation comprennent en général cette formule. De la même façon que l'on peut dire aux femmes, « il faut souffrir pour être belle », beaucoup d'adeptes du fitness pensent qu'ils faut souffrir pour se tailler une carrure athlétique et des muscles bien proéminents.










     Je ne suis vraiment pas certain que s'infliger de la douleur soit la meilleure façon d'entretenir une bonne relation au corps. Personnellement, je pense qu'il est essentiel d'avoir un rapport de douceur et de rechercher le bien-être et l'harmonie pour ce corps. Cela ne veut pas dire qu'il faille rester étalé sur son divan de la journée de peur de brusquer le corps. Le corps a besoin d'exercice physique, de bouger pour être heureux et en forme. La mollesse est peut-être une autre forme de manque de douceur envers le corps.

dimanche 11 juin 2017

Liberté et sagesse










    Cet article fait directement suite à l'article précédent « Libertémorale », réflexion sur la liberté à partir de la citation de Jean-Jacques Rousseau : « L'impulsion du seul appétit est esclavage et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté ». J'en recommande la lecture d'avant d'aborder cet article-ci.


mercredi 7 juin 2017

Liberté morale






       L'impulsion du seul appétit est esclavage et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté.

Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat Social (1762), Livre I, Chapitre VIII : "De l'état civil".







Alicia Savage








      Cette citation de Rousseau dans le Contrat Social lie intimement la liberté à la morale. En ce sens, elle est typique de l'esprit des Lumières. Le philosophe allemand Emmanuel Kant reprendra dans les grandes lignes cette conception de la liberté liée à la morale et au devoir dans sa « Critique de la Raison Pratique » et d'autres de ses ouvrages comme « La Fondation de la Métaphysique des Mœurs ». Pour Kant, on est libre dès lors qu'on se demande rationnellement : « Que dois-je faire ? Qu'est-il juste que je fasse? ». Suivre cet impératif catégorique qui s'impose à notre raison et qui nous ce que l'on doit faire, c'est la véritable liberté aux yeux de Kant. Tandis que suivre un impératif hypothétique (« si je suis gentil, c'est pour être bien vu en société, pour être de telles ou telles personnes, pour recevoir une récompense, pour gagner de l'argent, pour aller au paradis, etc... »), c'est lié sa conscience à des intérêts divers, et donc ne pas être vraiment libre.

        Cette conception de liberté chez Rousseau ou chez Kant va à l'encontre de ce qu'on serait tenté de penser spontanément comme la liberté. D'ordinaire, on conçoit la liberté comme la possibilité de faire tout ce qu'on a envie. Et on considère les devoirs à accomplir comme autant de contraintes qui ruinent notre liberté. Mais, dit Rousseau, dans ce cas, loin d'être libre, on est l'esclave de nos désirs et de nos passions. Toutes les impulsions qui nous traversent l'esprit nous dominent, et nous sommes le pantins de pulsions qui nous échappent. Si je me pense libre de me lever à l'heure qui me plaît, je suis la marionnette de ma paresse et de ma propension à vouloir rester au chaud sous ma couette. Si je vais au café et que je bois plus de raison, je peux penser être libre de faire la fête, mais en réalité je suis mu par le goût de l'alcool et la volonté d'ivresse. L'alcoolique n'est pas libre de boire, mais il est sous la dépendance de l'alcool.

       Pour être libre, je dois employer ma raison et déterminer ce qu'il est juste que je fasse, quel est mon devoir en ce monde. Je dois déterminer des lois juste à suivre pour mon comportement et devant chaque situation morale. Suivre ces lois, c'est la liberté morale de l'individu, c'est aussi l'autonomie. Le mot « autonomie » vient du grec auto- (soi-même) et -nomos (la loi), faire sa propre loi, suivre ses propres principes. L'autonomie s'oppose à l'hétéronomie. L'hétéronomie signifie : suivre la loi qu'un autre a prescrit et nous impose de l'extérieur (« hétéro » signifie « autre »). Obéir aveuglément à un colonel d'armée, à un dictateur, à un roi ou à un patron, ce n'est évidemment pas de la liberté ! L'idéal des Lumières suppose de libérer l'individu de ses chaînes. Rousseau ainsi regrette cet asservissement de l'homme au début du Contrat Social : « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers ». Mais cela suppose que l'individu se prenne en main, qu'il ne dépende pas de ses supérieurs et des institutions supposées le contrôler. Se prendre en main suppose qu'il se questionne lui-même sur ce qu'il est bon et juste de faire, et surtout qu'il ait le courage d'accomplir le devoir que son raisonnement et sa conscience ont déterminé.

        Dans « Qu'est-ce les Lumières », Kant nous encourage à accéder à la « majorité », être pleinement un adulte qui prend ses responsabilités, et ne plus être dans une situation de minorité où on est comme un petit enfant à qui on dit de faire ceci ou cela. Pour accéder à cette majorité de l'esprit, il faut faire un usage régulier de la raison et s'interroger soi-même sur ce que l'on doit faire. L'intérêt pour Kant est de promouvoir une société où les gens n'agiraient pas comme des moutons, et où chaque citoyen aurait la possibilité de faire un usage public de la raison pour contribuer à l'avancement de la société toute entière. Le projet moral est intrinsèquement lié au projet politique.

       Chez Jean-Jacques Rousseau aussi, cette question de la liberté morale se pose dans le contexte du Contrat Social, un texte éminemment politique. Dans le chapitre VIII du livre I du Contrat Social, Rousseau envisage 3 formes de libertés. La première forme de liberté est la liberté naturelle. C'est la définition la plus évidente de la liberté : faire tout ce qu'on a envie quand on en a envie. Se lever tard à l'heure qu'on veut, aller ou ne pas aller au boulot, manger et boire tout ce qu'on désire, raconter ce qui nous chante, aller se coucher quand ça nous plaît... Cette liberté naturelle est le fait de l'homme sauvage qui vit dans la Nature et qui n'est assujetti à aucune des lois que les hommes ont promulgué au cours de l'Histoire.






Alicia Savage





       Opposée à cette liberté naturelle, la liberté civile est la marge de manœuvre qu'on laisse à chaque citoyen dans les sociétés des hommes. D'un certain point de vue, c'est une liberté restreinte par rapport à la liberté naturelle : il faut se lever à l'heure où le patron le décide, il faut faire son boulot, il faut respecter les lois et les injonctions de la police... Mais en contrepartie, on gagne le bien-être et la sécurité que peut nous procurer la société. Rousseau résume très simplement cette balance entre ces deux formes de liberté : « Ce que l'homme perd par le contrat social, c'est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre ; ce qu'il gagne, c'est la liberté civile et la propriété de tout ce qu'il possède ».

      La liberté naturelle est limitée par la force physique de l'individu. Dans la liberté naturelle, vous pourrez dormir là où vous avez envie, à n'importe quelle heure, mais s'il fait froid la nuit et que la pluie vous empêche de dormir, tant pis pour vous. Si vous voulez manger des cerises et que vous n'êtes pas capable de grimper des arbres, vous vous abstiendrez de ces cerises. Si vous vous cassez la jambe en pleine nature, votre liberté naturelle se restreint tout d'un coup considérablement. Au contraire, la liberté civile vous permet de bénéficier des soins d'un hôpital. Néanmoins, cette liberté civile, elle, est limitée par la volonté générale de la société et par la propriété. Si vous n'avez pas d'argent et que vous vivez dans une société où il n'y a pas de mécanismes de solidarité comme la sécurité sociale, vous n'irez pas à l'hôpital pour faire soigner votre jambe cassée. Et si vous perdez la propriété de votre maison, vous vous retrouverez à la rue à dormir à la belle étoile comme le bon sauvage, sauf que vous irez vivre sous un pont au lieu de dormir sous un arbre comme celui-ci...

      C'est pourquoi l'idée du contrat social est si importante aux yeux de Rousseau. Ce contrat social doit être le mieux pensé possible, le plus juste, le plus équilibré, pour qu'il ne soit pas la matrice de toutes les inégalités et toutes les injustices qui frappaient l'Ancien Régime dans lequel vivait Rousseau. La société des hommes pourraient être un formidable levier pour assurer le bien-être et la liberté des hommes, mais souvent les personnes se retrouvent broyées par un système politique injuste et réduits à l'état d'esclavage où ils ne tirent aucun des bénéfices que l'on pourrait attendre de la perte de liberté naturelle. Il aurait mieux valu qu'ils restent dans la forêt tant la cruauté des hommes est grande. Comme le dit Rousseau à propos de cette liberté civile souvent bafouée : « Quoiqu'il se prive dans cet état (de liberté civile) de plusieurs avantages qu'il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s'exercent et se développent, ses idées s'étendent, ses sentiments s'ennoblissent, son âme toute entière s'élève à tel point, que si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti, il devrait bénir sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais, et qui, d'un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme ».

          La société doit donc être pensée de la meilleure façon qui soit pour être la plus juste et la plus équitable possible, afin que cette liberté civile de se déplacer, d'agir, de parler, de penser, d'apprendre, de s'élever spirituellement soit la plus développée possible pour le plus grand nombre possible de citoyens. Il faut aussi qu'il y ait le moins possible de violation des droits de l'homme qui nous fasse regretter l'état d'avant le contrat social.

           Par ailleurs, ce contrat social est impératif, et du coup la liberté civile qui en découle est impérative aussi. Imaginons un citoyen qui voudrait jouir de tous ces droits de citoyen, mais ne voudrait accomplir aucun des devoirs du citoyen. La volonté générale du peuple devra rappeler à cet individu ses obligations de citoyen et le contraindre à revenir dans le droit chemin. Rousseau explique : « Quiconque refusera d'obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps (social) : ce qui ne signifie autre chose sinon qu'on le forcera à être libre ». Statut ambigu de la liberté ! Si vous n'êtes pas libre en acceptant vos devoirs, on vous obligera à être libre. Étrange retournement quand même, il faut le souligner !

        La troisième forme de liberté, la liberté morale, liberté qui nous occupe présentement, suit le même trajet paradoxal : la liberté morale se situe dans les devoirs et les lois que promulgue notre raison à notre conscience. C'est ce que l'on doit accomplir qui fait de nous des hommes libres. Dans cette liberté morale, l'homme n'est plus confrontée à la volonté générale, mais à sa propre volonté. Pour Rousseau, c'est le sens le plus profond et le plus philosophique de la liberté, mais il le laisse de côté dans le Contrat Social pour n'aborder que la liberté civile et la dimension politique de cette liberté. On peut se demander si le progrès et l'avancement d'une société est possible sans l'épanouissement de la liberté morale chez les individus.

        Mais il y a, me semble-t-il, un problème dans cette conception de la liberté morale chez Rousseau. Que se passe-t-il si quelqu'un, par son propre effort de raison, ses propres réflexions, arrive à la conclusion qu'il n'est pas mal de tuer son prochain ? Voire qu'il a le devoir de tuer telle ou telle personne pour l'offrir en sacrifice à son dieu ? Cette personne fait-elle preuve de liberté morale si elle suit à la lettre les commandements de ses propres raisonnements tortueux et fous ? En d'autres mots, est-ce que cette autonomie (faire sa propre loi) ne conduit pas au chaos ?

         Dans l'esprit des Lumières, il y a une immense confiance portée à la Raison, au Logos. Mais du coup, quelle est la relation entre cette Raison avec un grand R et la raison avec un petit r qui raisonne à longueur de journée dans la caboche des gens ? Est-ce que la raison ne peut pas de temps à autre déraisonner complètement ? Est-ce que suivre avec une logique imparable des prémisses fausses et en arriver à des conclusions aberrantes, est-ce encore de la raison ? Et cette Raison avec un grand R qui sert de modèle aux philosophes, est-ce la raison de Dieu ou un principe objectif que les hommes pourraient découvrir comme ils ont découvert la loi de la gravité ou les lois de la thermodynamique ?

       Emmanuel Kant dissipe l'objection de la raison devenue folle en posant que les lois que la raison prescrit au sujet pensant doivent être universalisables : « Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse valoir en même temps comme une loi universelle », nous dit le philosophe de Kœnigsberg. Si je me pose la question de tuer l'ignoble individu qui a volé mon sandwich, je dois me demander : « et si tout le monde faisait comme moi ? ». Si tout le monde tuait son prochain pour la moindre broutille, on vivrait dans une société invivable, donc je dois m'abstenir mon prochain, même s'il est méchant avec moi. Je dois trouver d'autres solutions pour régler mes problèmes.

         Très bien. Mais du coup, ce principe de rendre mes lois universalisables posent d'autres difficultés. Avec ce principe kantien de n'avoir de maximes morales que, si elles peuvent être édictées comme lois universelles, je peux arriver très facilement à la conclusion : « je ne dois pas mentir ». Logique. Si tout le monde mentait en permanence, la vie en société serait impossible. Très bien. Mais si une situation particulière se présente. Imaginons que vous vivez pendant la seconde guerre mondiale et que vous avez caché des juifs chez vous. Des officiers de la Gestapo sonnent à votre porte et vous demandent si de la vermine juive ne se cacherait pas chez vous. Allez-vous leur mentir ou leur dire la vérité ? Pour la plupart des gens doués de raison, il semble logique de mentir dans ce cas particulier. Mentir, c'est pas bien, sauf que, dans ce cas, nous avons un devoir d'humanité et mentir devient une vertu, si on prend en considération les conséquences du mensonge : sauver la vie des personnes qui sont chez vous.

         Eh bien pour Kant, pas du tout. Kant s'est violemment opposé à Benjamin Constant dans un ouvrage intitulé « Sur un prétendu droit de mentir par humanité ». Pour Kant, il est moral de ne pas mentir, même dans ce cas précis où la vérité reviendrait à condamner à mort des innocents. Pour Benjamin Constant, dire la vérité n'est un devoir que pour ceux qui méritent d'entendre cette vérité. Des brigands malintentionnés et prêts à commettre des crimes ne méritent pas qu'on leur dise la vérité. Pour Emmanuel Kant, cela reviendrait à briser le caractère universelle des lois morales. Il y aurait une humanité à qui on pourrait dire la vérité et une humanité à qui on pourrait ou on devrait mentir. Il n'y aurait plus aucun critère clair de la morale, et on devrait s'en remettre à des commandements extérieurs à notre propre raison.


         Ce chemin de la liberté et de l'autonomie, ce chemin moral qui conduit l'homme à être vraiment maître de lui-même est donc plus complexe qu'il n'y paraît.  
















Alicia Savage











Voir aussi : 




La liberté est à l'extérieur ou à l'intérieur de soi ? La liberté est-elle relative ou absolue ?






Les différents sens possibles du mot "libéral" et le rapport particulier que chaque sens entretient avec la liberté. 












Nos comportements sont-ils déterminés par notre cerveau ? Ou avons-nous un espace de liberté au sein de notre conscience ?





Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.










Alicia Savage











Jean-Jacques Rousseau










Emmanuel Kant












lundi 5 juin 2017

Bardo





Bardo





     En tibétain, le mot « bardo » signifie « intervalle », « état intermédiaire ». Il est surtout connu dans un titre célèbre de la littérature mystique tibétaine : le « Bardo Thödröl Chenmo », littéralement « La Grande Libération par l’Écoute dans l'Intervalle » (sous-entendu, l'intervalle qui va de la mort à la renaissance de l'individu). Le « Bardo Thödröl » est plus connu en Occident sous le nom de « Livre des Morts Tibétains ». Le « Bardo Thödröl » est un recueil de prières et de pratiques méditatives qui doivent être récitées aux personnes mourantes et aux morts pour que ceux-ci passent plus facilement le cap difficile de la mort. Dans la pensée bouddhiste tibétaine, la mort n'est pas la finalité ou le terme final de l'existence, mais bien un passage, un intervalle de temps dans lequel notre existence va connaître un grand bouleversement, un changement radical et va s'aiguiller vers d'autres existences possibles. Dans la vision spirituelle du Dzogchen, le bardo de la mort est aussi un moment privilégié pour se libérer de ce cycle des existences, la samsâra, et demeurer dans la claire lumière de l'esprit, la véritable nature de la conscience, sans être le prisonnier des hallucinations de l'existence conditionnée et individuelle.

      Donc un « bardo » est en ce sens un intervalle de temps que l'on peut mettre à profiter pour se libérer des conditionnements malsains de l'existence, n'importe quel intervalle de temps, pas seulement celui qui court du moment de la mort à la renaissance vers une autre existence. Dans le bouddhisme tibétain, on parle habituellement des six bardos :
  • le bardo de vie,
  • le bardo de la méditation,
  • le bardo du rêve,
  • le bardo du moment de la mort,
  • le bardo de la réalité absolue,
  • le bardo du devenir.

jeudi 25 mai 2017

Requiem pour Twin Peaks





Requiem pour Twin Peaks






     Quand j'étais adolescent, j'étais un grand fan de la série américaine « Twin Peaks » produite par David Lynch. Twin Peaks était un bouleversement total dans le code bien établi des séries de l'époque. Il y avait les séries policières aux enquêtes bien cadrées qui ne dépassaient le format d'un épisode. Il y avait les séries mièvres comme « Les feux de l'amour » avec leurs intrigues improbables. Il y avait des séries qui s'ancraient dans un lieu donné et dans un milieu social donné, je pense notamment à « Dallas » avec ses conflits familiaux incessants, ses ranchs, ses tours d'immeuble, ses cigares et ses chapeaux de cow-boys ringards... Et puis il y avait Twin Peaks qui ne ressemblait à rien de ce qu'on avait vu précédemment...

mercredi 24 mai 2017

Lait végétal et barbarie








      Je viens d'écouter une chronique à la radio du philosophe Raphaël Enthoven. Celle-ci s'intitule : « Les enfants sont toujours les premières victimes de la barbarie » et date du 17 mai 2017. Raphaël Enthoven évoque une affaire de parents indignes qui ont laissé mourir leur très jeune enfant de 7 mois parce qu'ils ne le nourrissaient qu'avec du lait végétal. Cette chronique m'a interpellé pour sa mauvaise foi et ses partis pris idéologiques, et il m'a semblé important d'y répondre ici.

mercredi 17 mai 2017

La Sangha des Êtres Nobles et nous







La Sangha des Êtres Nobles et nous






     Quand on devient bouddhiste, on prend refuge dans le Bouddha, dans le Dharma et dans la Sangha. En fait, quand on est bouddhiste, on prend aussi refuge dans le Bouddha, dans le Dharma et dans la Sangha le plus souvent possible. Le Bouddha est à la fois la personne qui a initié le mouvement bouddhiste il y a deux mille cinq cents ans, et l'incarnation du but à atteindre, le Plein Éveil du sommeil de l'illusion. Le Dharma est la Voie du Bouddha qui conduit à devenir cet être pleinement éveillé. La Sangha est un mot sanskrit qui signifie « communauté ». Dans le contexte bouddhique, ce terme recouvre deux notions distinctes que l'on a souvent malheureusement tendance à confondre. Le terme Sangha peut soit désigner la communauté des bouddhistes (parfois tous les bouddhistes, parfois une communauté plus restreinte de bouddhistes avec une identité ou une localisation plus précise), soit la communauté des Êtres Nobles.

mardi 16 mai 2017

L'appétit et la joie de vivre





L'appétit et la joie de vivre





   « Tu as le droit de tuer un animal pour t'en nourrir à condition que ta joie de le manger soit plus grande que la joie qu'il avait à vivre ».


dimanche 14 mai 2017

Une conscience universelle






     Est-il possible que toutes les consciences et toutes les vies proviennent de la même conscience universelle ? C'est la question qu'on m'a posé récemment. Pour certains penseurs, la conscience universelle se diffracte dans les consciences individuelles qui, elles-mêmes, se diffusent en énergie vitale partout dans le monde et crée les animaux, les plantes, les champignons et les humains, tout ce qui vit sur Terre et ailleurs.

dimanche 30 avril 2017

Penser la Sangha





Penser la Sangha





       Je me souviens d'une conversation qui remonte à presque quinze ans maintenant où j'expliquais à un ami que, dans le bouddhisme tibétain, il y a une retraite de trois ans, trois mois et trois jours qui est un sorte de passage obligé pour devenir lama (souvent, cette retraite est accomplie plusieurs fois par les pratiquants). L'ami m'a tout se de suite répondu : « Mais comment est-ce qu'on justifie une retraite de trois ans, trois mois et trois jours sur un curriculum vitae ? ». Cette question peut paraître saugrenue dans une perspective sociale. J'imagine que des pratiquants du bouddhisme tibétain entendant cela estimeraient qu'il s'agit là d'une réaction très matérialiste et très carriériste, méprisable du point de vue de l'idéal de renoncement et de détachement prôné par les grands maîtres tibétains.

      Mais pour ma part, je ne trouve pas cette objection sans intérêt. Il est facile de discourir sur l'idéal de renoncement, mais il est beaucoup plus difficile de le vivre au jour le jour. Surtout cette question pose frontalement le rôle social que peuvent avoir les pratiquants du Dharma dans les sociétés modernes européennes ou occidentales. Le renonçant tibétain ne se soucie certes pas de son plan de carrière, mais la société entière soutient son projet de vie. Sociologiquement, il a une raison d'être dans sa société tibétaine. Mais un moine ou un ascète bouddhiste en Occident ? Est-il si facile de tomber dans la marginalité complète simplement parce qu'on a envie de pratiquer le Dharma pour le bien du plus grand nombre ?


     Je pense que les penseurs bouddhistes en Occident n'évoquent jamais cet aspect social des choses. Ils réfléchissent toujours à la méditation sur un plan strictement individuel. Bien sûr, ils évoquent la compassion et l'altruisme pour autrui. Mais c'est toujours sous l'angle d'une démarche morale individuelle. Ils se soucient très peu de ce que vivent les jeunes intéressés par le Dharma sans le sou et sans perspective d'avenir. Pourtant il seraient intéressant de s'interroger sur ces questions. Comment trouver sa place dans une société occidentale alors qu'on passe ses journées en méditation ? Peut-on pratiquer intensivement le Dharma et revenir à une vie normale ensuite, ou est-on condamné à vivre dans la marginalité ? Il me semble que c'est une erreur majeure si notre but est de répandre le message et la pratique du Dharma. 



mardi 25 avril 2017

Macron




Macron




    Dimanche 23 avril, le premier tour des élections présidentielles françaises a vu la victoire d'Emmanuel Macron et de Marine Le Pen. Évidemment, pour la gauche radicale et l'extrême-gauche, c'est une grande déception : le projet de Jean-Luc Mélenchon a été recalé dans les urnes. On ne peut que le regretter bien sûr, mais néanmoins il faut garder les yeux rivés sur les deux semaines à venir et empêcher que l'extrême-droite s'impose au second tour et n'emporte la présidentielle.

        Alors bien sûr, pour la gauche, le programme libéral de Macron n'est pas folichon. Macron incarne la trahison libérale de François Hollande, et le ressentiment à son égard est très vif à gauche. Au point de mettre sur un pied d'égalité Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Et c'est là que cela en devient gênant. Bien sûr, Macron est un candidat proche du monde de la finance, mais les gauchistes sont-ils bêtes à ce point pour croire que Marine Le Pen est vraiment la « candidate du peuple » (comme elle le prétendait dimanche dans son discours de victoire) ? Croient-ils vraiment que Macron et Le Pen, ce soit la même chose ?

        Aux États-Unis, Hillary Clinton a perdu contre Donald Trump, notamment parce que la gauche radicale qui soutenait Bernie Sanders n'a cessé d'attaquer Hillary Clinton et de la calomnier en permanence, alors qu'elle était aux prises avec Trump. Conjuguée à la force de dénigrement des trolls sur internet, cela a été fatal à Clinton. Faut-il nécessairement reproduire le scénario américain en France ? Quand je regarde tout ce qui se publie sur les réseaux sociaux, la plupart des attaques et des critiques s'adressent contre Emmanuel Macron. Je suis désolé, mais c'était au premier tour qu'il fallait critiquer Macron. On sait ce qu'il est. On sait comment les médias l'ont soutenu. Mais il se trouve que maintenant il y a un choix à faire pour le peuple français entre le candidat Macron et la candidate Le Pen. Et force est de constater que Marine Le Pen, elle aussi, est proche du milieu des patrons et de la finance. Elle aussi ne fera rien pour sauver les emplois et la sécurité sociale, malgré ses discours où elle prétend défendre le petit peuple de France. Marine Le Pen est tout autant soumis à l'oligarchie que ne l'est Macron, mais dans les commentaires de mes contacts de gauche et d'extrême-gauche, on ne fait que taper sur Macron. Est-ce là une attitude responsable ? Avez-vous vraiment envie de Marine Le Pen arriver à la tête de la République Française ? Avez-vous vraiment envie de voir la victoire de la haine et du racisme ?


       Il faut bien comprendre qu'en politique on ne fait pas toujours le choix pour le meilleur. Parfois il faut accepter qu'il va bien falloir choisir entre le pire et le mauvais. Et la seule attitude responsable est de choisir le mauvais. À charge alors à ceux qui contestent le libéralisme de Macron de continuer la lutte après cette élection présidentielle dans les urnes (aux élections législatives) ou dans la rue pour contrecarrer les réformes libérales que compte mettre en place Emmanuel Macron.




Frédéric Leblanc, le 25 avril 2017