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dimanche 19 novembre 2017

Battement d'ailes d'un papillon



Battement d'ailes d'un papillon dans le ciel, le vent et le rêve




     Quelques citations poétiques et spirituelles incluant ce petit animal gracieux qu'est le papillon.


        Tout d'abord, un petit texte très célèbre d'un des grands penseurs du Tao en Chine, Tchouang-Tseu (莊子)1 où ce dernier nous raconte un rêve, et le trouble existentiel qui s'en suit :

mercredi 15 novembre 2017

Une charogne





Une charogne


Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s'élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d'un œil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu'elle avait lâché.

- Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés !




Charles Baudelaire, Spleen & Idéal, Les Fleurs du Mal, 1857.

mercredi 8 novembre 2017

Les Espaces du sommeil

Les Espaces du sommeil




Dans la nuit il y a naturellement les sept merveilles
du monde et la grandeur et le tragique et le charme.
Les forêts s’y heurtent confusément avec des créatures de légende
cachées dans les fourrés.
Il y a toi.


Dans la nuit il y a le pas du promeneur et celui de l’assassin
et celui du sergent de ville et la lumière du réverbère
et celle de la lanterne du chiffonnier.
Il y a toi.


Dans la nuit passent les trains et les bateaux et le mirage des pays
où il fait jour. Les derniers souffles du crépuscule
et les premiers frissons de l’aube.
Il y a toi.


Un air de piano, un éclat de voix.
Une porte claque. Une horloge.
Et pas seulement les êtres et les choses et les bruits matériels.
Mais encore moi qui me poursuis ou sans cesse me dépasse.
Il y a toi l’immolée, toi que j’attends.


Parfois d’étranges figures naissent à l’instant du sommeil et disparaissent.
Quand je ferme les yeux, des floraisons phosphorescentes apparaissent
et se fanent et renaissent comme des feux d’artifice charnus.
Des pays inconnus que je parcours en compagnie de créatures.
Il y a toi sans doute, ô belle et discrète espionne.


Et l’âme palpable de l’étendue.
Et les parfums du ciel et des étoiles et le chant du coq d’il y a 2 000 ans
et le cri du paon dans des parcs en flamme et des baisers.
Des mains qui se serrent sinistrement dans une lumière blafarde
et des essieux qui grincent sur des routes médusantes.
Il y a toi sans doute que je ne connais pas, que je connais au contraire.


Mais qui, présente dans mes rêves, t’obstines à s’y laisser deviner sans y paraître.
Toi qui restes insaisissable dans la réalité et dans le rêve.
Toi qui m’appartiens de par ma volonté de te posséder en illusion
mais qui n’approches ton visage du mien que mes yeux clos
aussi bien au rêve qu’à la réalité.


Toi qu’en dépit d’un rhétorique facile où le flot meurt sur les plages,
où la corneille vole dans des usines en ruines,
où le bois pourrit en craquant sous un soleil de plomb,


Toi qui es à la base de mes rêves et qui secoues mon esprit plein de métamorphoses
et qui me laisses ton gant quand je baise ta main.
Dans la nuit, il y a les étoiles et le mouvement ténébreux de la mer,
des fleuves, des forêts, des villes, des herbes,
des poumons de millions et millions d’êtres.
Dans la nuit il y a les merveilles du mondes.
Dans la nuit il n’y a pas d’anges gardiens mais il y a le sommeil.
Dans la nuit il y a toi.
Dans le jour aussi.


Robert Desnos, dans le recueil : « À la mystérieuse », 1927.



dimanche 5 novembre 2017

Qui est un porc ? #2





     Il y a quelques jours, j'ai regardé une intervention de l'intellectuelle féministe Caroline Fourest dans l'émission de télévision « C à vous » contre les turpitudes de monsieur Tarik Ramadan, prédicateur de la pureté musulmane le jour, agresseur sexuel sadique la nuit, loin des regards et des caméras de télévision.








       Il y a quelques jours, j'ai écrit un article qui exprimait mes doutes quant au hashtag #balancetonporc. Il faut néanmoins reconnaître que ce dernier produit quelques effets bénéfiques, notamment celui de faire tomber ce Tartuffe islamique qu'est Tarik Ramadan. Même si celui-ci échappe à la justice - ses avocats invoqueront probablement le manque de preuves - la lumière aura été faite sur l'hypocrisie du personnage : voilà quelqu'un qui, à longueur de prêches et de discours, prône un modèle rigoriste pour la société qui condamne sans appel la sexualité hors-mariage, et qui multiplie les « conquêtes » en étant dans ses relations sexuelles violent, vulgaire, dominateur et sans pitié. Tout à fait à l'image du double discours permanent des Frères Musulmans.


      Néanmoins, Caroline Fourest le reconnaît elle-même, le hashtag peut être aussi la source de dénonciations calomnieuses en série : « On n'a pas envie de vivre dans une société où on peut régler ses comptes grâce à ça ». C'est l'aspect sombre aussi de ce hashtag. Caroline Fourest ajoute aussi, après avoir longuement chargé Tarik Ramadan durant toute l'émission, une réflexion qui m'apparaît intéressante à propos de ce qu'implique ce hashtag #balancetonporc et de manière plus générale à propos des relations de séduction entre hommes et femmes (à 15' 15) : « On a un devoir entre hommes et femmes sur la façon dont on n'a pas le même ressenti quant à l'expression du désir. Les garçons ont une expression du désir très extraverties dont ils peuvent penser que c'est flatteur pour les filles. Les filles généralement le vivent de façon assez agressive et demandent un tout petit peu plus de subtilités. Et c'est sur cette subtilité qu'il faudrait pouvoir discuter de temps en temps ».


mercredi 1 novembre 2017

Mort et humusé




Mort et humusé




      L'homme pollue. L'homme pollue beaucoup. Ce n'est pas un scoop. Mais on sait moins que même après la mort, on continue à polluer. De manière assez évidente, la crémation pollue car elle nécessite de brûler en plus du corps l'équivalent d'une trentaine de litres de pétrole, tout cela à une température de 850° C. Ce processus de la crémation envoie dans l'atmosphère de la dioxine, du CO2, ainsi que toutes les prothèses ou plombage dentaire qui étaient intégrés au corps du défunt. Mais l'enterrement n'est pas neutre écologiquement parlant non plus. Il faut déjà construire les cercueils la plupart du temps en bois. On estime qu'il faut en moyenne 1m³ de bois pour fabriquer 6 cercueils. Dans un pays comme la France où plus ou moins 600 000 personnes sont enterrées chaque années, cela fait 100 000 stères de bois qui sont nécessaires à la fabrication de tous ces cercueils. Soit une forêt toute entière à raser pour nos morts : la mort qui s'ajoute à la mort. Par ailleurs, les pratiques de thanatopraxie pour embaumer nos morts rendent la décomposition de ces mêmes corps particulièrement difficiles et ces produits chimiques finissent par se répandre dans la Nature. Sans compter la production des pierres tombales et l'entretien des cimetières coûteux en pesticides et en énergie.


         La mort n'est plus quelque chose de naturel. Et c'est bien dommage que l'humanité soit si en rupture avec le cycle de la vie et de la mort. L'être humain s'est vécu lui-même comme un long et processus d'arrachement à la culture en créant la culture, la civilisation, l'architecture et les constructions de plus en plus imposantes qui empiètent sur la Nature. La conséquence en est une humanité qui détruit les écosystèmes à grande vitesse et contribue dangereusement au réchauffement climatique. Et si la mort était l'occasion d'un retour à la Nature, la possibilité de contribuer à nouveau à la vie. C'est le pari que font les partisans de l'humusation.


       L'idée de l'humusation se base sur le compost. Le compost est l'endroit du jardin où la matière organique redevient par un long processus de transformation naturelle du terreau fertile sur lequel les plantes et les végétaux vont pouvoir croître et se développer. Tout comme on peut peut composter vos trognons de pommes, vos pelures de légumes et les feuilles de l'arbre dans votre jardin. On peut aussi composter un être humain en prenant certaines précautions pour rendre le processus sain et inodore.

Qui est un porc ?





      Nous attendions le train sur une terrasse de café devant la gare, moi et mon meilleur ami de l'adolescence. Le père de mon ami nous avait offert à boire et attendait avec nous sur cette terrasse. Il avait une idée fixe en tête. Nous devions rejoindre des amis et amies de notre âge pour un week-end à la campagne. Le père de mon ami tenait absolument à ce que son fils achète des préservatifs dans une pharmacie. Il nous a donné de l'argent et nous a obligé à aller acheter les préservatifs. Il ne nous a pas lâché d'une semelle tant que cela n'a pas été fait. Nous avions beau lui expliquer que le but n'était pas de faire de ce week-end une partouze, il n'en démordait pas. Il fallait absolument avoir à notre disposition les préservatifs, parce que, lui, savait pertinemment ce que nous allions faire. Il a ajouté : « On dit qu'en tout homme sommeille un porc. Eh bien, c'est FAUX ! Le porc, en tout homme, est bien réveillé ! »


        Je me suis rappelé cette petite anecdote la semaine passée avec les histoires peu ragoûtante d'Harvey Weinstein et surtout le hashtag #balancetonporc qui s'en est suivi. Ce hashtag a fait couler beaucoup d'encres. Les femmes y sont incitées à dénoncer tous les agressions ou harcèlements à caractère sexuel qu'elles ont subies. On a beaucoup reproché au milieu hollywoodien de n'avoir rien dit des agissements d'Harvey Weinstein par peur des mesures de représailles que ce dernier aurait pu prendre à l'encontre d'une jeune actrice qui aurait brisé l'omerta et qui aurait perdu toute chance de poursuivre sa carrière cinématographique. Le hashtag #balancetonporc ainsi que celui de #metoo (#moiaussi) appelle à briser le silence autour des méfaits des hommes à l'encontre de la gente féminine. Que ce silence ne profite plus à ceux qui ne respectent pas le consentement des femmes.

dimanche 22 octobre 2017

Le poids d'un végane






Bonjour tout le monde,


    Aujourd'hui, une petite réflexion autour d'un tweet de Gurren Vegan, youtubeur bien connu dans la véganosphère. Si, d'ailleurs, vous ne connaissez pas sa chaîne YouTube, je vous recommande chaudement d'y jeter un œil. Dans ce tweet en question, daté du 20 ocotobre 2017, Gurren Vegan exprimait son ras-le-bol devant les attaques envers son physique : « Marre de me faire valider mon physique sur Youtube » et il y joignait une capture d'écran d'un commentaire d'une de ses vidéos :

samedi 21 octobre 2017

La question du libre-arbitre (2ème partie)




La question du libre-arbitre (2ème partie)


Voir la 1ère partie




    Suite à mon article « Choix et liberté », il y a eu toutes sortes de commentaires, questions et objections auquel je voudrais répondre ici partie par partie. Dans cette deuxième partie, je voudrais évoquer une réflexion de Tara :


mercredi 18 octobre 2017

La question du libre-arbitre (1ère partie)



La question du libre-arbitre (1ère partie)




    Suite à mon article « Choix et liberté », il y a eu toutes sortes de commentaires, questions et objections auquel je voudrais répondre ici partie par partie. Pour commencer, Tara disait : « Nous sommes ici face à un véritable paradoxe dans le bouddhisme. Le bouddhisme affirme à la fois le déterminisme de l’esprit avec la loi du karma et en même temps le pouvoir de transformer ce karma dans le présent. Si nous sommes déterminés à chaque moment par les empreintes de nos actions (karma antérieur), comment est-il possible de s’en affranchir pour transformer nos actes présents ? Car si la totalité de l'existence est conditionnée, relative et interdépendante, comment seule, la volonté, elle même conditionnée pourrait-elle être libre ?

lundi 16 octobre 2017

Lotobiographie





Lotobiographie


J'ai tout fait ou presque tout vu tout aimé
J'ai dormi dans la rouille des brumes
J'ai traîné chie-l'âme sur les quais du malheur
J'ai dormi à la belle étoile en prison sous les ponts
J'ai vu la mort clignoter dans les yeux des enfants
J'ai hésité attendu persuadé que tout était fini
J'ai vu les zombis coincés entre le 20ème et le 21ème siècle
J'ai regardé dans le rétroviseur, narguant le traîne-dieu
J'ai tiré la langue à cet idiot qui se dit poète
J'ai dit ceci cela bien déconné foncé tête baissée
J'ai encore un faible pour un oui ou pour un non
J'ai rêvé d'un grand bruit sur la lune
J'ai holographié tous les paysages
J'ai chanté sous les érables nus et les séquoias géants
J'ai somnolé sur les rochers muets et le jour s'est évanoui
J'ai chevauché un essaim de lumière m'abîmant dans le lointain
J'ai flippé et il a fait nuit dans ma tête
J'ai sauté à pied joint dans le vacarme du temps présent
J'ai repoussé la lumière jaune des morts
J'ai été enseveli par les haines hallucinées
J'ai rêvé d'une baraque au fond de la forêt
J'ai rêvé d'une solitude chaude et glacée pour rire et pleurer
J'ai regardé les autres mourir en file indienne
J'ai au creux de la main printemps été automne hiver
J'ai bu tous les alcools goûté tous les poisons
J'ai pris racine sur cette étoile qu'est le hasard


Claude Pélieu



samedi 14 octobre 2017

Deuil et consolation




Deuil et consolation




      Un ami me demande comment mieux vivre son deuil. Dans son cas, il s'agit de ces animaux domestiques dont la mort l'affecte beaucoup. Mais en fait, que ce soit des personnes humaines et que des personnes animales, il s'agit d'être cher dont le décès peut nous accabler du jour, des semaines, voire des mois. Comment mieux vivre son deuil ? Un penseur de l'Antiquité, Boèce, voyait dans la philosophie une source de consolation. C'est d'ailleurs le titre de son ouvrage le plus célèbre : « Consolation de la philosophie ». Boèce l'a écrit alors qu'on l'avait jeté en prison et qu'il se lamentait au fond de sa geôle en attendant d'être exécuté . Tout le livre consiste en un dialogue avec la Philosophie incarnée sous la forme d'une déesse. Mon propos se veut moins grandiose, mais il s'agit quand même de se poser la question de la consolation que comporte la transformation philosophie de sa être et la transformation de sa vision du monde.


      Tout d'abord, un constat d'humilité : la philosophie peut aider à mieux vivre un deuil, mais elle ne nous enlève pas notre nature humaine, trop humaine. Elle ne fait pas de nous des robots complètement insensibles à la douleur du monde. Et c'est tant mieux. Je précise ce point parce que notre société fait miroiter aux gens le projet d'une maîtrise totale de soi-même et de ses affects ; et souvent malheureusement, la méditation bouddhique est pensée comme un moyen d'atteindre une impartialité totale doublé d'un contrôle entier sur soi-même. On va pratiquer la méditation pour devenir plus efficace et rentable sur la marché du travail. Pour ma part, je ne pense pas que ce soit là un but à atteindre, ni que ce soit possible, ni que ce soit souhaitable. Le but n'est pas de devenir insensible et imperturbable, mais d'apaiser doucement cette tristesse et ce désespoir au fil des heure sou au fil des jours. Permettre à la joie et à la vie de rejaillir sous les cendres.




*****



   Tout d'abord, il est important de méditer sur l'impermanence : tous les phénomènes composés sont voués à vieillir, à péricliter, à disparaître, à être détruit en fin de compte. Rien n'est éternel. Les êtres vivants sont aussi des phénomènes composés de cellules, de tissus, d'organes, le tout mêlé à de la conscience et à la capacité de ressentir les choses ; et eux aussi sont voués à vieillir, à être malade, à disparaître, à mourir en fin de compte. Il ne suffit pas seulement de le savoir intellectuellement et d'avoir une notion claire de ce qu'est la mort. Il faut s'imprégner de la conscience de cette impermanence dans tous les moments de notre vie. Il faut voir le grand cycle de la Nature où tout ce qui naît vit, évolue, périclite et meurt pour être transformé par un nombre considérable d'autres êtres vivants et réintégrer ce cycle de la vie. Ce n'est pas seulement la raison de votre cerveau qui doit acquiescer à cette vérité, mais tout votre être, votre corps et votre intuition. Voir sans cesse l'éternelle transformation des choses qui passent.


    De cette méditation de l'impermanence découlent deux choses : l'acceptation et le détachement. Cela demande tout un travail spirituel : accepter la mort de soi-même ou de ses proches, c'est souvent demander d'accepter l'inacceptable. Pour autant, il est possible de se transformer soi-même et de cultiver cette acceptation des choses et cette dynamique de vie et de mort. Le détachement ne coule pas de source non plus, tant nous sommes attachés émotionnellement aux êtres qui nous sont chers. Mais en s'imprégnant de l'omniprésence de l'impermanence encore et encore au fil de nos séances de méditation, l'attachement perdra progressivement de s'agripper à la présence des êtres qui nous sont chers.
 

     Pour autant, ce détachement n'est pas un signe de froideur envers le monde ou les êtres qui nous sont chers. En même temps que cette méditation de l'impermanence, il convient de pratiquer la méditation des Quatre Qualités Incommensurables. Ces quatre qualités sont l'amour, la compassion, la joie et l'équanimité. Souvent notre amour ou notre compassion se referme sur une seule personne ou un petit groupe de personnes. Ce faisant, la mort de ces personnes sont vécus comme une catastrophe comme si notre amour était englouti dans le grand froid intersidéral et perdu à jamais. Lamartine a écrit : « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !1 ». Pratiquer les Quatre Qualités Incommensurables, c'est se rendre compte que l'on peut aimer beaucoup plus de personnes dans le monde. L'amour n'est pas absorbé dans une personne ou un petit être, mais se libère en rayonnant vers tous les êtres. Vous n'êtes pas dépeuplé à la mort d'un proche, mais vous vous rendez compte que vous êtes vous-mêmes peuplé d'une infinité d'êtres à aimer, envers qui éprouver de la compassion, avec qui célébrer la grande joie sacrée et à insuffler la paix dans l'existence. La tristesse est encore là, mais ce n'est plus une calamité. Avec les Quatre Qualités Incommensurables, vous pouvez vivre cette tristesse avec beaucoup plus de sérénité. Et cette tristesse est comme une résonance subtile avec le chagrin de tous les êtres sensibles.




vendredi 29 septembre 2017

Écrire







     (...) Je sais pas, tu vois. Prends les poètes. Certains démarrent très fort. Il y a un éclair, une brûlure, un pari dans leur façon de coucher les mots sur le papier. Un bon premier livre ou un second, ensuite ils semblent se d i s s o u d r e. Tu jettes un œil alentour et tu découvres qu'ils enseignent l'ÉCRITURE CRÉATIVE à l'université. Maintenant ils s'imaginent qu'ils savent comment ÉCRIRE et qu'ils vont dire aux autres comment s'y prendre. Ceci est une maladie : ils se sont épris d'eux-mêmes. C'est incroyable qu'ils puissent faire ça. C'est comme si un type venait me voir et essayait de me dire comment on baise sous prétexte qu'il pense baiser décemment.


     S'il existe de bons écrivains, je ne pense pas que ces écrivains triment, marchent, discutent et s'accouplent en pensant, « Je suis un écrivain. » Ils vivent parce qu'il n'y a rien d'autre à faire. Ça s'empile : les abominations, les réjouissances, les pneus crevés, les cauchemars, les hurlements, les rires, les morts, les longues enfilades de zéros et tout le reste, ça commence à peser alors ils voient la machine à écrire et ils se posent devant et ça leur sort par les doigts, il n'y a pas de planning, ça leur tombe dessus : s'ils sont toujours en veine. (...)


Charles Bukowski, extrait d'une lettre adressée à Loss Pequeño Glazier, le 16 février 1983.








Charles Bukowski


lundi 25 septembre 2017

Choix et liberté




Choix et liberté




          Suite à un de mes articles récents (« Antispécisme et humanisme »), il y a eu une longue et intéressante discussion sur un cas moral sous forme d'expérience de pensée, que j'avais énoncé dans l'article en question : si, marchant le long d'un fleuve, vous voyez un homme et un chien, tous les deux en train de se noyer, et que vous plongez pour en sauver un des deux et le ramener à la berge, tandis que l'autre se noiera emporté par le courant, lequel allez-vous secourir ? Il y a toutes sortes d'arguments avancés de part et d'autre et de variantes de ce cas moral. Je ne reviendrai pas sur le cas moral en lui-même ; les personnes intéressées n'ont qu'à aller consulter la page de l'article. Je rappellerai juste que c'est une expérience de pensée, c'est-à-dire une situation qu'on ne risque pas de rencontrer dans la vie réelle. Il s'agit d'extraire de ce cas des principes philosophiques qui vont diriger des priorités dans l'action et les choix de société. Mais il ne faut pas non plus surinterpréter ce cas moral : si j'ai dit que je choisirai de sauver l'homme plutôt que le chien, il ne faut pas en tirer la conclusion que les chiens et les animaux ne méritent pas d'être aidés, et qu'on peut les exploiter sans vergogne. Au contraire, mon raisonnement cherchait à montrer que, même si on choisit l'homme plutôt que les animaux, on éprouver de la compassion envers les animaux et vouloir que ceux-ci ne soient pas chassés, maltraités, torturés ou abattus par la main de l'homme. L'humanisme n'est pas fondamentalement en contradiction avec l'antispécisme.


      Dans les commentaires de l'article, j'ai cité ce passage du « Plaidoyer pour les Animaux » de Matthieu Ricard que j'ai envie de citer à nouveau : « Ce livre a pour but de mettre en évidence les raisons et l'impératif moral d'étendre l'altruisme à tous les êtres sensibles, sans limitation d'ordre quantitatif ni qualitatif. Nul doute qu'il y a tant de souffrances parmi les êtres humains de par le monde que l'on pourrait passer une vie entière à n'en soulager qu'une partie infime. Toutefois, se préoccuper du sort de quelque 1,6 million d'autres espèces qui peuplent la planète n'est ni irréaliste, ni déplacé, car, la plupart du temps, il n'est pas nécessaire de choisir entre le bien-être des humains et celui des animaux. Nous vivons dans un monde essentiellement interdépendant, où le sort de chaque être, quel qu'il soit, est intimement lié à celui des autres. Il ne s'agit donc pas de ne s'occuper QUE des animaux, mais de s'occuper AUSSI des animaux ».






*****






         Enfin, une internaute, Tara, a aussi questionné le bien-fondé du choix dans la mesure où l'ego est une illusion qui se croit libre, mais en fait complètement déterminé par des causes extérieures. À quoi bon faire un choix, puisque nous sommes conditionnés à aller dans tel ou tel sens ?

dimanche 17 septembre 2017

Le carnisme intériorisé



Le carnisme intériorisé




    La psychologue américaine Melanie Joy a développé le concept de carnisme dans un ouvrage important : « Pourquoi on aime les chiens, on mange du cochon et on porte de la vache 1 » (Why we love dogs, eat pigs and wear cows). Le carnisme, c'est l'idéologie qui fait que nous trouvons normal, naturel et nécessaire de manger de la viande et des autres produits animaux. La particularité de cette idéologie, c'est qu'elle ne se présente jamais comme une idéologie. Elle se présente comme une évidence. On demande à un végétarien ou à une végane pourquoi il est devenu végétarien ou végane. Cette question suppose que ce végétarien ou végane a du trouver des raisons idéologiques ou de santé pour cesser de manger de la viande ; alors que le mangeur de viande ne se demande pas pourquoi il continue à manger de la viande, alors même qu'il éprouve un profond dégoût moral devant des images d'un abattoir ou d'un élevage industriel. C'est là qu'intervient le carnisme : légitimer la consommation de viande et de produits animaux, et faire taire les appels de notre propre conscience quand on a l'idée que le sort que les humains réservent aux animaux.

vendredi 15 septembre 2017

Espérant le cri du coucou





Espérant le cri du coucou,
j'entends les cris
du marchand de légumes verts

Bashō (Japon, 1644 – 1694)







Fan Ho







      Voilà un haïku intéressant de Bashō, le grand maître japonais du genre. L'esprit poétique s'enivre de la beauté et du calme qui peuvent apparaître dans les moments de contemplation. De simples choses comme le chant du coucou ou le murmure du vent dans les branches peuvent ravir le poète. Néanmoins, on n'est pas toujours servi de la délicatesse du monde. Parfois, souvent même, on n'est rappelé à des choses beaucoup plus terre-à-terre : les harangues du marchand de légumes. « Vous reprendrez bien un peu de mes beaux poireaux ! » C'est le monde aussi qui nous appelle. Mais de façon beaucoup moins aérienne. Je me souviens m'être promené sur les hauteurs d'une vallée boisée. J'avais avec moi les textes poétiques et spirituels d'un maître Zen, Dōgen Zenji. Je voulais m'asseoir au-dessus d'une falaise pour méditer et m'imprégner du silence et de la beauté verdoyante des lieux. Au moment où je me suis assis, des gens ont activé leur tronçonneuse dont le vrombissement résonnait dans toute la vallée encaissée. Voilà un moment inspirant de méditation qui s'est transformé en séance de torture pour mes oreilles. Un rappel du fracas du monde et une invitation malgré tout à trouver la sérénité dans le brouhaha et l'inconfort.


mercredi 13 septembre 2017

Antispécisme et humanisme




Antispécisme et humanisme





      Je regardais hier un extrait d'une émission de Canal + où Tiphaine Lagarde, la porte-parole de l'association radicale 269Life était invitée à parler d'antispécisme, d'animalisme et de véganisme. Tiphaine Lagarde rabaissait notamment le véganisme pour mettre en avant l'antispécisme. J'ai déjà dit ailleurs les doutes que j'entretenais envers 269Life (ici). Mais ce qui m'a frappé dans l'interview de Tiphaine Lagarde, c'est l'intervention sur le plateau de l'intellectuel français Emmanuel Todd. Celui-ci s'est insurgé sur l'utilisation du terme « holocauste » revendiquée par Tiphaine Lagarde pour parler du massacre des animaux qui s'opère chaque jour et condamne des milliards d'animaux à une souffrance atroce en ce moment-même. Emmanuel Todd trouvait aussi inquiétant l'anti-humanisme supposé des antispécistes.

dimanche 10 septembre 2017

La vie humaine comme nuage et eau



Le ruisseau de montagne coule sans intention,
Le nuage dans la grotte pénètre sans idée.
Que soit la vie humaine comme nuage et eau
Et des arbres de fer fleuriront au printemps.

Ci'an Shoujing (XIIème siècle).





Kilian Schönberger





       Nous vivons dans une société toute entière sur les notions de « projets », des « objectifs à atteindre », de « plans d'action », de « visions pour l'avenir ». Tout cela s'arc-boute sur la volonté : il faut avoir la volonté d'agir dans la direction voulue par la société. La vie humaine ne vaut que par la réussite de ces projets et de ces plans d'action. On ne se réalise qu'en se projetant dans le temps et la durée. Mais le problème est que le temps passe et réduit tous ces projets au néant. Ne reste plus alors qu'à s'enthousiasmer pour de nouveaux projets et de nouveaux plans d'action. Constante fuite en avant vers un futur qui sera toujours ravalé par le passé. De nous, il ne restera que quelques souvenirs qui finiront par s'effilocher dans l'oubli ; et de nos réalisations concrètes, quelques traces comme les ruines d'un château qui fut un jour le projet ambitieux d'un bâtisseur de l'époque.


      Le poète chinois et maître Chan, Ci'an Shoujing, ne partage pas cette vision des choses. Pourquoi vouloir agir et forcer tout le temps les choses ? Le ruisseau coule sans qu'on lui demande, l'arbre pousse sans avoir fait au préalable un projet d'avenir pour sa croissance verte. Le nuage rencontre la montagne sans avoir pris rendez-vous. Votre cœur bat et pompe la sang dans vos veines et vos artères sans avoir fait de plans. Il bat, c'est tout. À chaque instant, il bat. On peut et on devrait, selon Ci'an Shoujing, se laisser aller au non-agir, wuwei en chinois : 無爲. Vivre dans l'instant présent, renoncer à vivre dans le futur d'un projet à réaliser, sans intention d'influer sur le cours des choses. Se laisser aller à ce qui est et laisser la créativité de la vie apporter les plus beaux fruits de la vie. « Que soit la vie humaine comme nuage et eau / Et des arbres de fer fleuriront au printemps ». Même un arbre desséché ou a fortiori un arbre de fer peut engendrer la vie dès lors qu'on laisse la puissance créatrice qui est cachée en nous se manifester au grand jour.


       Il en découle un débat : faut-il privilégier une vie où la maturité consiste à se projeter dans le futur, à avoir des plans de carrière, des objectifs à plus ou moins long terme ? Ou faut-il vivre là où est la vie : dans l'instant présent, sans se soucier du lendemain ? Je n'ai pas l'ambition d'essayer d'apporter ici une réponse maintenant à cette grande question. J'avais juste envie de partager ce court poème de Ci'an Shoujing.



mercredi 6 septembre 2017

Arachnophobie








      C'est la saison : les araignées reviennent en force dans les recoins de notre maison : des petites, des toutes petites, mais aussi des plus grosses. Ces bestioles ont l'art de provoquer chez nous des peurs irrationnelles, surtout dans les pays du nord de l'Europe – comme la Belgique où j'habite – où on ne risque pas de croiser des araignées venimeuses comme les mygales ou les tarentules. Mais rien n'y fait : de très nombreuses personnes ont une phobie très marquée des araignées, surtout si elles sont grosses et velues. Ce petit article se propose de donner quelques conseils pour dépasser ces peurs et cette arachnophobie ambiante.












       Il y deux pôles dans ce problème : le sujet, c'est-à-dire nous qui ne pouvons nous empêcher de tressaillir de dégoût face à ces petites bêtes, et l'objet, l'araignée elle-même. La raison ne fait pas grand-chose à l'affaire : on peut essayer de se rassurer, de se raisonner en se disant : « mais non, ici, elles ne sont pas dangereuses », cela n'enlève pas la peur. Par contre, essayer de se documenter sur elles, de s'informer, de faire des araignées un objet de connaissance renforcera le pouvoir de la raison sur nos réactions émotionnelles. Une nuit, j'ai été appelé en urgence par une amie traquée chez elle par une araignée à croix blanche. Elle était persuadée que c'était une araignée extrêmement venimeuse et maléfique. J'avais beau lui dire qu'aucune araignée n'était venimeuse en Belgique, cela ne la calmait pas. Je suis donc arrivé, j'ai capturé la dite araignée avec un bocal et un carton, et je l'ai relâchée à une centaine de mètres de distance de la maison. Puis j'ai simplement googlisé le nom « araignée à croix blanche ». La plupart des sites expliquaient clairement que ce type d'araignée n'était en rien venimeuse pour l'homme. La dangerosité supposée de ces araignées n'était qu'une rumeur. Ce qui a eu pour effet de soulager grandement mon amie. Le fait de se renseigner contribue à amoindrir la charge émotionnelle.


       Ensuite, je conseillerai de développer la bienveillance et la compassion envers les araignées. Comme tout être sensible, les araignées recherchent le bien-être et fuient la douleur et la souffrance. On peut donc éprouver de la bienveillance et de la compassion à leur égard, c'est-à-dire souhaiter qu'elles soient heureuses et connaissent les causes du bonheur d'une part et qu'elles soient libres de toute souffrance et des causes de la souffrance d'autre part. Le fait de vouloir du bien à ces bestioles ne nous libérera peut-être pas tout de suite de la peur parfois panique qu'elles nous causent, mais cela aidera grandement à faire basculer notre point de vue sur elles. Cela nous fera comprendre plus facilement que ces petites araignées (même quand elles sont grosses) ont beaucoup plus à craindre cette énorme créature qu'est l'homme que l'être humain ne doit craindre ces petits bêtes. Que peuvent les quelques grammes de l'araignée contre les dizaines de kilo de l'homo sapiens ? Dans quel camp est vraiment la terreur ?


       Il faut aussi essayer de comprendre d'où vient notre peur antique des araignées. Peut-être que dans des vies antérieures nous avons été des mouchettes engluées dans la toile d'une de ces araignées et que le traumatisme s'est perpétuée de renaissances en renaissances. D'accord, mon explication vaut ce qu'elle vaut. Mais c'est vraiment une peur fondamentale. Qu'il suffise de regarder les films fantastiques ou de science-fiction où les héros sont confrontés à des araignées géantes. Je pense notamment à la scène du Seigneur des Anneaux de Tolkien où Frodon et Sam sont aux prises avec l'horrible Arachnée. Je pense qu'il faut observer cette peur en nous avec les outils de la Pleine Conscience, et essayer d'en comprendre le mécanisme. L'influence culturelle est importante. Si des proches sont facilement effrayés par les araignées, il est probable qu'il vous aient transmis cette peur, voire cette phobie.


       Inversement, si vous montrez à des enfants toute la beauté d'une toile d'araignée, si vous vous montrez curieux envers les araignées, et pas effrayés comme si vous étiez en face d'un revenant, il y a beaucoup de chances pour que ces enfants ne développent de dégoût exacerbé ou de phobie à l'égard d'elles. Votre comportement dit de lui-même qu'il n'y a pas à avoir peur d'elles. Dans mon jardin, je suis désolé quand je dois briser des toiles d'araignée. Quel manque de respect envers le travail d'autrui ! Mais une grosse bête comme moi doit bien avancer en occupant un certain espace...


        Enfin, motivé par la bienveillance et la compassion, je vous recommande de regarder les araignées le plus souvent possible. Ne détournez pas le regard. Observez-les dans leur milieu naturel, émerveillez-vous des trésors de géométrie et d'architecture qu'elles déploient pour créer leur toile. Observez toute la diversité qui existe parmi l'ensemble des araignées. Je pense que peu à peu vos peurs ou votre phobie perdront de l'emprise sur vous. Les araignées pourront alors devenir vos amies !









Lisa Gill








Voir aussi : 


Penser l’homme et l’animal au sein de la Nature











Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.








Quand vous êtes triste, rappelez-vous
que les araignées sauteuses portent parfois une goutte d'eau en guise de chapeau.






















lundi 4 septembre 2017

Sans savoir pourquoi



Sans savoir pourquoi
j'aime ce monde
où nous venons pour mourir

Sōseki Natsume (漱石 夏目, 1867 – 1916)



jeudi 31 août 2017

Méditation avec et sans objet





Méditation avec et sans objet






    Récemment, un internaute m'a interpellé à propos d'un de mes textes où je parlais de méditation. Je parlais de fixer l'attention sur un objet particulier, la respiration par exemple. « Mais pourquoi cette attention préconisée sur un objet ? Cela ne revient il pas à tromper et cadenasser l'esprit ? Ou alors cette focalisation a-t-elle un vrai but que je ne saisis pas ? Lorsque je médite, je pose mon esprit et mon corps, et puis j'observe ce qui se passe, sans contraindre l'un ou l'autre. Quand j'observe que je suis parti avec mes pensées, je tâche de mettre fin au flot ; mais sans revenir à quelque chose ».

lundi 28 août 2017

Il n'y a pas d'amour heureux



Il n'y a pas d'amour heureux




Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son cœur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n'y a pas d'amour heureux


Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu'on retrouve au soir désœuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n'y a pas d'amour heureux


Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n'y a pas d'amour heureux


Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l'unisson
Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n'y a pas d'amour heureux


Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l'amour de la patrie
Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs
Il n'y a pas d'amour heureux
Mais c'est notre amour à tous les deux


Louis Aragon (1897-1982), La Diane Francaise, Seghers 1946.


mercredi 23 août 2017

Sur la pointe d'une herbe





Sur la pointe d'une herbe
devant l'infini du ciel
une fourmi


Hōsai Ozaki (尾崎 放哉)















       J'aime ce haiku de Hōsai Ozaki (1885 - 1926). Quand une fourmi fait l'effort de se hisser en haut d'un brin d'herbe, cette fourmi, aussi petite soit-elle, a accès à l'infini au-dessus de sa tête. Tout comme nous. Pour nous, une fourmi est insignifiante. Mais du point de vue de l'immensité de l'univers, que nous sommes-nous ? Rien que dans la galaxie de la Voie Lactée, il y a quelque chose comme 200 milliards d'étoiles comme notre Soleil. Certaines de ces étoiles sont bien plus grosses que notre petit Soleil dont le diamètre est pourtant de 1 million et 319 mille kilomètres. Et la Voie Lactée est elle-même n'est qu'une galaxie parmi 100 ou 200 milliards d'autres ? Comme sommes-nous dans l'immensité de l'univers. Giordano Bruno disait déjà à la fin du XVème siècle : « L'homme n'est qu'une fourmi en présence de l'infini ». Bruno avait émis l'idée d'un infini de l'univers. D'innombrables soleils autour desquelles tournaient encore plus de planètes et de comètes. Idée audacieuse. Ce grand bond dans l'immensité n'avait pourtant pas plu à l'époque ; et Giordano Bruno avait terminé sa vie sur un bûcher à Rome en l'an 1600. Aujourd'hui, ses idées ont triomphé : on sait que notre système solaire n'est pas une sphère close sur elle-même avec des petites étoiles en toile de fond. Mais chacune de ces étoiles est un autre Soleil dont la clarté nous parvient après un long périple dans les immensités vides de l'espace.


       Homme, fourmi, nous sommes logés à la même enseigne. Minuscules, nous sommes. Et insignifiants, nous sommes ! Pourtant, il s'agit d'ouvrir les yeux sur la voûte céleste pour contempler l'infini. Et c'est comme si l'infini se donnait à nous. Aussi petits que l'on puisse être, cet infini ne nous est pas étranger. Il est devant nous, au-dessus de nous, mais en même temps en nous. Nous ne sommes pas une entité séparée du reste de l'univers. Souvent, on l'oublie. Comme la fourmi qui a fort à faire et qui doit retourner dans sa fourmilière, on a d'autres préoccupations, d'autres sujets qui nous occupent notre esprit. Mais dans le silence de la méditation, on peut renouer avec ce sentiment d'infini. Légère ivresse de l'existence.