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dimanche 31 mai 2015

Le réseau secret souterrain du langage


Antonin Artaud
   Bref, tout doit passer excepté le corps-texte d'Antonin Artaud. Tout doit passer et rien rester, si ce n'est l'anarchie qu'il incarna au plus haut degré. La boucle une fois bouclée, reste le corps et pas de sol où poser le pied. Plus d'être, plus de question, plus de principe auxquels s'accrocher. Pas de partis de salut violents, disait Rimbaud. Le poète n'est d'aucun parti, écrira Baudelaire, sinon il serait un simple mortel. Tels ses pères en poésie, Artaud aura poussé la désolidarisation à son comble. En cela, nul ne peut dire qu'il ait échoué.

     Il a écrit pour dire qu'il n'y parvenait pas ; voyez pourtant sa poétique, son style ! A trente ans, il piste en vain la pensée ; vingt ans plus tard, il saura reconnaître la sienne et en jouer ; loin de la spécieuse spéculative pensée qui, elle, n'a peut-être pas encore commencé à penser, d'ailleurs : Je ne crois pas qu'un seul parmi les philosophes qui ont écrit sur l'être, sur le néant, l'âme, l'esprit, la vie, la mort, se soit rendu compte à quel point l'esprit est une bataille de corps, qu'une idée est une armée personnelle qu'on ne peut en aveugle avancer sans risquer une petite mort. Ou encore : on ne connaît pas, mais on est. Et c'est beaucoup mieux que de connaître et de savoir. - C'est beaucoup plus riche, effectif et vrai parce que c'est justement à jamais impensable.

samedi 30 mai 2015

Commentaire à l'illusion d'un sujet connaissant

Ce texte est un commentaire d'un extrait du Milinda Panha : L'illusion du sujet connaissant

    « Qui suis-je ? » est une des plus anciennes questions de la philosophie. Nous avons la tendance naturelle à postuler un sujet connaissant, un « je », un « moi », un « ego », peu importe comment on l'appelle, qui serait à la base de toutes nos perceptions du monde environnant et de notre expérience intime de la vie. Le roi Milinda, dans le célèbre ouvrage bouddhiste, « Les questions de Milinda à Nāgasena » (Milinda Panha), défend l'idée d'un sujet connaissant toujours identique qui percevrait le monde tout comme le même homme percevrait le monde à partir des différentes fenêtres d'une même tour. « De même qu’assis ici dans le belvédère, nous pouvons voir par chacune des fenêtres selon notre désir – par celle de l’est, celle de l’ouest, celle du nord, celle du sud -, de même ce principe vital interne peut voir par chacune des portes sensorielles selon son désir ».

   Pour Nāgasena, la conscience se produit toujours en dépendance des organes sensoriels et ne peut pas être distinguée aussi facilement d'eux. Je peux voir le même paysage par différentes fenêtres. Pourquoi alors ne puis-je pas voir par les oreilles, entendre par la langue et penser par le corps ? (Rappelons que l'analyse bouddhique, le mental ou entendement est un organe sensoriel qui perçoit les idées, les pensées, les souvenirs, l'imagination et tous les objets mentaux possibles et imaginables). « Si le principe vital interne voit les formes avec l’œil de la même façon qu’assis ici dans le belvédère, nous pouvons voir les formes par chacune des fenêtres des quatre orients selon notre désir, ce principe vital interne peut-il voir de même les formes avec l’oreille, le nez, la langue, le corps, l’entendement ? Peut-il entendre les sons avec l’œil, le nez, la langue, le corps, l’entendement ?  »

jeudi 28 mai 2015

Illusion du sujet connaissant



Dialogue entre le roi indo-grec Milinda (Ménandre) et le moine bouddhiste Nāgasena.

Voir le commentaire de ce texte ici.




       « - Vénérable, y a-t-il un sujet connaissant ?

       - Ô roi, qu’entends-tu par « sujet connaissant » ?

    - Le principe vital interne qui voit les formes matérielles avec l’œil, entend les sons avec l’oreille, respire les odeurs par le nez, goûte les saveurs sur la langue, touche les objets tangibles avec le corps, connaît les objets mentaux par l’entendement.
De même qu’assis ici dans le belvédère, nous pouvons voir par chacune des fenêtres selon notre désir – par celle de l’est, celle de l’ouest, celle du nord, celle du sud -, de même ce principe vital interne peut voir par chacune des portes sensorielles selon son désir.

Olivia Fraser, Soleil


- Ô roi, je vais te parler des cinq portes sensorielles, répondit le thera1 ; écoute et sois bien attentif.
Si le principe vital interne voit les formes avec l’œil de la même façon qu’assis ici dans le belvédère, nous pouvons voir les formes par chacune des fenêtres des quatre orients selon notre désir, ce principe vital interne peut-il voir de même les formes avec l’oreille, le nez, la langue, le corps, l’entendement ? Peut-il entendre les sons avec l’œil, le nez, la langue, le corps, l’entendement ? Peut-il sentir les odeurs  avec l’œil, l’oreille, la langue, le corps, l’entendement ? Peut-il goûter les saveurs avec l’œil, l’oreille, le nez, le corps, l’entendement ? Peut-il toucher un objet tangible avec l’œil, l’oreille, le nez, la langue, l’entendement ? Peut-il connaître un objet mental avec l’œil, l’oreille, le nez, la langue, le corps ?

lundi 25 mai 2015

Commentaire au Soûtra de l’Écume

Commentaire au Soûtra de l’Écume

Voir le Soûtra de l’Écume (Phena Sutta) ici.

   On dit souvent que ce sont les soûtras du Grand Véhicule qui exposent la vacuité de tous les phénomènes, en particulier les Soûtras de la Perfection de Sagesse (Prajñāpāramitā Hṛdaya Sūtra en sanskrit). Dans le Soûtra de l’Écume (Phena Sutta en langue pâlie) qui appartient au corpus des textes anciens du bouddhisme, on trouve pourtant une invitation à considérer tous les phénomènes que l'on rencontre dans notre existence comme autant d'illusions sans fondement, sans substance réelle. Chaque agrégat qui constitue notre expérience de la vie est comparée à un phénomène illusoire, vide, nul et sans substance.

    Cet enseignement du Bouddha a été donné dans la ville d'Ayodhyā (Ayojjhā en langue pâlie) le long des ghats qui borde le cours d'eau local qui n'est pas le Gange comme le dit le soûtra, mais bien un affluent du Gange, la rivière Sarayū, aussi appelée Ghāghrā. Cette confusion sur le plan géographique a beaucoup troublé les historiens, d'autant que seuls deux soûtras bouddhistes mentionnent la ville d'Ayodhyā, le Phena Sutta que l'on étudie ici et le rukkhanda sutta1, le Soûtra de la Bûche. Ce soûtra se déroule lors d'un enseignement qui a eu lieu lui aussi le long de l'eau : le Bouddha voit une morceau de bois et se demande quelles sont les obstacles qui l'empêcheront de couler jusqu'à l'océan. Ce tronçon de bois est une métaphore pour le moine qui peut se laisser couler jusqu'au Nirvâna s'il ne se laisse pas prendre par les obstacles existentiels. Et encore, selon les versions du soûtra, cet enseignement est situé dans d'autres villes. André Bareau, dans son article « Ayodhyā et Mithilā dans les textes canoniques du bouddhisme ancien » explique que cette confusion sur le nom du cours d'eau qui borde Ayodhyā vient probablement de ce que dans l'Antiquité, le terme Gangā désigne à la fois le Gange qui arrose des villes comme Bénarès, Patna ou Allahabad, mais aussi les principaux affluents de ce fleuve. Quant au fait que seuls deux textes de l'enseignement bouddhique se déroulent dans l'antique cité d'Ayodhyā, cela tient au fait qu'Ayodhyā n'avait pas l'importance qu'elle a prise par la suite. En fait, le Ramayana mentionne Ayodhyā comme la capitale du royaume des Kosalas et comme le lieu de naissance du dieu Rama ; mais à l'époque du Bouddha (qui est antérieure au Ramayana), la capitale du royaume des Kosalas était Śrāvastī (Sāvatthī en langue pâlie). Ayodhyā s'est rendue tristement célèbre par les événements de 1990 où des intégristes hindouistes ont détruit une mosquée parce qu'ils estimaient que cette mosquée a été construite sur le temple hindou où est né le dieu Rama. Cela a conduit a toutes sortes de violences interreligieuses à travers toute l'Inde entre


hindouistes et musulmans.

Ayodhyā


    Mais revenons au texte proprement dit et à son message. Le Phena Sutta fait référence aux cinq agrégats (pañca skandhī ) :
  • la forme (rūpa)
  • la sensation (vedanā)
  • la perception (samjñā)
  • la formation mentale (samskāra)
  • la conscience (vijñāna).

     Les cinq agrégats sont un point important de la doctrine du Bouddha. Toute notre expérience de la vie se retrouve dans l'un des cinq agrégats par rapport aux six facultés sensorielles (les cinq sens matériels, vision, audition, odorat, goût, toucher auquel on ajoute la faculté mentale qui est, dans l'analyse bouddhique, une faculté sensorielle qui perçoit les phénomènes mentaux comme les idées, les pensées, les souvenirs, les images mentales, les émotions, etc). Chaque chose que nous vivons rentre dans les cinq agrégats. Prenons un exemple simple : je vois un arbre devant moi. L'agrégat de la forme, c'est la rencontre de trois choses, la forme visuelle de l'arbre, l’œil qui est nécessaire pour cette vision et la conscience visuelle qui cherche à voir quelque chose. La rencontre des trois, c'est l'agrégat de la forme. Si j'entends le bruissement des feuilles de l'arbre dans le vent, c'est un autre agrégat de la forme qui met en jeu cette fois une forme sonore (ici le son du bruissement des feuilles), mon oreille et la conscience auditive. Si je touche l'arbre, c'est encore un autre agrégat, tactile cette fois-ci avec la rencontre de ma main (ou de la partie de mon corps qui touche l'arbre), la forme physique de l'arbre avec son écorce rugueuse et la conscience corporelle. Ces agrégats sont très volatiles, ils ne durent qu'une fraction de seconde. Si je regarde l'arbre ne serait-ce qu'une seconde, de nombreux agrégats de la forme visuelle se sont succédé. Les textes ne s'accordent pas sur le nombre d'agrégats que l'on peut percevoir dans un certain laps de temps, certains textes parlent de 60 agrégats qui se succèdent dans le laps de temps d'une inspiration, d'autres mentionnent 3600 agrégats qui se succèdent les uns aux autres.... L'important est de bien comprendre que ces agrégats ne durent qu'une fraction de seconde et se mêlent les uns aux autres, ce qui rend très difficiles l'exercice de les démêler.







     Autre chose à propos de l'agrégat de la forme, on traduit fréquemment rūpa par corps. Ce n'est pas faux car rūpa peut effectivement désigner la forme de notre corps dans certains contextes. Mais l'agrégat de la forme ne se limite pas au corps : dans l'exemple de l'arbre, c'est la forme visuelle de l'arbre tel qu'il peut être vu d'une point de vue particulier avec notre œil d'être humain. Une mouche verrait le même arbre d'une façon complètement différente. L'agrégat de la forme implique notre corps (et plus particulièrement ici notre œil) et une forme visuelle qui n'est pas notre corps.

     L'agrégat de la sensation est le moment où l'on ressent le contact entre ces trois facteurs que sont la forme, l'organe sensoriel et la conscience sensorielle. On peut avoir des sensations bonnes, mauvaises ou neutres. Comme l'agrégat de la forme, les agrégats de la sensation se succèdent les uns aux autres tout aussi rapidement. Si j'ai du plaisir à voir l'arbre, c'est que j'expérimente en réalité une multitude de sensations plaisantes, même si je ne regarde l'arbre qu'un moment. Comme l'agrégat de la forme, l'agrégat de la sensation se décline en sensation liée aux impressions de l’œil, de l'oreille, du nez, de la langue, du corps et du mental. La sensation dépend évidemment de la complexion du sujet percevant : je vais peut-être m'extasier devant la beauté de cet arbre tandis que d'autres personnes seront complètement indifférentes devant la vision de l'arbre.

      L'agrégat de la perception est le moment où l'on reconnaît l'objet perçu. Dans notre exemple, avec la vision de l'arbre et la réaction que cela suscite sous forme de sensation, on va identifier et reconnaître l'arbre en tant que tel. On notera que dans l'analyse bouddhique du phénomène de la perception, les sensations précèdent la reconnaissance de l'objet. Nous éprouvons viscéralement une sensation face à l'objet, puis seulement le mental catégorise cet objet.



Robert Baré - A l'ombre d'un arbre - février 2015




    L'agrégat de la formation mentale est le moment où l'on réagit face à cette perception de l'objet : est-ce que je vais me contenter de regarder et d'admirer l'arbre ? Est-ce que je vais vouloir le monter ? Est-ce que je vais vouloir le couper avec une hache ou une tronçonneuse ? Est-ce que je vais vouloir l'étudier comme un botaniste ? La formation mentale (samskāra) implique toutes mes intentions à l'égard de ce que je perçois à travers mes sensations et mes perceptions. Je suis conditionné par tous les phénomènes qui m'entourent ; et à travers samskāra, je cherche à conditionner le monde qui m'entoure à ma façon.

     L'agrégat de la conscience (vijñāna) devrait être appelé « instant de conscience ». Il ne s'agit pas du tout ici d'une conscience permanente ou d'une âme éternelle. Comme tous les autres agrégats, l'agrégat de la conscience ne dure qu'une minuscule fraction de seconde. Comme tous les autres agrégats, l'agrégat de la conscience se décline selon les six facultés sensorielles : instant de conscience visuelle, instant de conscience auditive, instant de conscience olfactive, instant de conscience gustative, instant de conscience corporelle et instant de conscience mentale. Tous ces instants de conscience se succèdent les uns aux autres au point où il devient extrêmement difficile de discerner leur nature discontinue.

     Tout comme un film est composé d'images figées qui se succèdent très rapidement au point où le spectateur a une impression de continuité et de mouvement, les agrégats de forme, de sensation, de perception, de formation mentale et de conscience défilent les uns après les autres et nous donnent l'impression d'une expérience continue vécue par un spectateur permanent et immuable que l'on appelle le « moi », le « je » ou le « Soi ». Mais ce spectateur n'est qu'un fantôme sans consistance réelle. Les agrégats nous illusionnent en nous donnant une très forte impression de dualité : d'un côté le monde perçu par les sens, de l'autre le « moi », spectateur et acteur dans ce monde qui a d'ailleurs tendance à se considérer comme le centre du monde.

     Cette conception des agrégats, le Bouddha les présume connue quand il enseigne le Soûtra de l’Écume. L'illusion de la dualité moi/monde et l'illusion de la permanence du « moi » n'est qu'une première étape : les agrégats qui constituent notre expérience sont eux aussi irréels. Il faut s'entraîner à voir leur irréalité, leur vacuité. A cette fin, il utilise cinq métaphores pour signifier et pointer du doigt le caractère illusoire des agrégats.

La forme est semblable à de l'écume;
la sensation est semblable à une bulle;
la perception est semblable à un mirage;
la formation mentale est semblable à un bananier;
la conscience est semblable à un tour de magie.

      Un homme attentif qui observe de près de l'écume se rend compte que l'écume n'est pas quelque chose de solide. De loin, on aurait pu penser pourtant que l'écume est une matière blanchâtre qui persistera aux clapotis des vagues sur le rivages, mais il n'en est rien. La forme est comme l'écume. Si on n'y fait pas attention, la forme semble très réelle, solide ; mais si on s'y penche de plus près, les formes colorées qui nous entourent ne sont que l'écume visible d'un océan de vide.

    C'est pourquoi le Bouddha nous incite à cultiver une attention soutenue et minutieuse à propos des agrégats de la forme que nous expérimentons. « Un moine voit, observe, et examine avec attention toute forme qu'elle soit passée, future ou présente, interne ou externe, grossière ou subtile, supérieure ou inférieure, proche ou lointaine ». On peut envisager de la sorte tous les agrégats : ceux qui se présentent à nous dans l'instant présent, ceux qui se sont déjà passés comme ceux que l'on anticipe dans nos spéculations à propos de l'avenir. On examine les formes propres à notre être comme les formes extérieures à nous-mêmes : l'arbre par exemple. Cela peut être des formes évidentes ou des formes qui demandent une perception plus subtiles des choses. Et on examinera de manière égale les formes gracieuses autant que les formes disgracieuses. Peu importe aussi la proximité dans l'espace : que la forme soit proche ou lointaine, il faudra l'observer avec la même minutie. Partant de cette investigation du réel, on peut se rendre compte du manque de réalité substantielle de ces formes et phénomènes :  « En la voyant, l'observant, et l'examinant avec attention, il constate que cette forme est vide, nulle et sans substance. Quelle substance en effet pourrait-il y avoir dans une forme? »

     Le processus est la même pour les agrégats de la sensation, de la perception, de la formation mentale et de la conscience. On les examine attentivement et on constate finalement que celles-ci sont vides, nulles et sans substances. Les sensations sont comme des bulles d'eau qui se forment quand la pluie battante vient frapper le sol humide, vides et sans substance. Les perceptions sont autant de mirages : notre perception reconnaît et identifie des phénomènes ; mais le mirage consiste à confondre le produit et l'étiquette que l'on a apposé sur le produit à vendre. Le cœur d'un bananier est creux : selon les botanistes, le bananier n'est pas un arbre, mais une plante herbacée. Pareillement, nos intentions, nos décisions, nos volitions semblent très concrètes, très solides. Pourtant, la formation mentale est comme le bananier, creuse bien que nos résolutions semblent en apparence très fermes. Et les instants de conscience sont autant de scintillement d'un spectacle illusoire qui abusent les spectateurs peu regardant.

     Voyant cela, on cesse d'être hypnotisé par ce jeu de dupes : on voit que la forme, la sensation, la perception, la formation et la conscience sont vides, nulles et sans substance et on peut se détacher de la forme, de la sensation, de la perception, de la formation mentale et de la conscience. Méditer sur la vacuité des phénomènes permet de nous en libérer.

     Cette prise de conscience ne se fera pas en un jour. Il ne suffit pas de proclamer que les phénomènes sont vides pour qu'on soit libéré de toutes ses attaches en ce monde. Cela procède d'une observation longue et minutieuse, une observation de tous les instants et répétées inlassablement, de jour en jour, de semaines et semaines, de mois en mois, d'années en années pour que cette méditation porte ses fruits.

      Hier, je méditais sur une colline qui surplombe la vallée de la Meuse. Je ressentais les rayons chauds du soleil sur ma peau, j'entendais les oiseaux chanter, mêlé au vrombissement des voitures sur la route en contrebas, je sentais des fourmis et des petits insectes sur ma peau et je m'imprégnais de l'idée que les formes sont comme l'écume, les sensations sont comme des bulles d'eau, les perceptions comme des mirages, les formations mentales comme le cœur des bananiers et les instants de conscience comme autant de spectacles illusoires. Soudainement, le réel, au lieu de s'effacer, m'a semblé beaucoup plus présent et intense. Comme une dénégation de ma méditation. Et puis ce caractère intense et puissant de l'existence des choses dans ce moment présent m'est apparue comme la très fine épaisseur de la bulle qui sépare le vide du vide. Comme une chimère qui s'enfoncerait d'instant en instant dans un océan infini de vacuité.

   Les apparences nous submergent, mais il importe de reconnaître leur irréalité. Vite car le temps nous est compté. On peut se sentir tranquille pour l'instant, mais des épreuves peuvent nous frapper et leur réalité illusoire nous frapper d'autant plus durement que nous les prenons pour réelles. Par ailleurs, la vie s'écoule rapidement et la mort peut nous recouvrir dans son grand voile d'ignorance. Il serait bête d'avoir à un moment de sa vie pris conscience du caractère illusoire des choses et n'avoir pas approfondi cette prise de conscience. C'est pourquoi le Bouddha dit à la fin du Phena Sutta:

« C'est ainsi qu'un renonçant avec courage
doit voir ces agrégats.
Jour et nuit, de jour en jour
étant attentif et maître de lui-même,
qu'il détruise tous les liens !
Qu'il devienne son propre refuge !
En espérant l'état où il n'y a aucun changement,
qu'il se dépêche comme si
sa chevelure était en flamme ! »






1rukkhanda sutta, Samyutta Nikâya, IV, 179-181, traduit dans : Môhan Wijayaratna, Sermons du Bouddha, Seuil / Points Sagesses, Paris, 2006, pp. 179-184. 


Voir le Soûtra de l’Écume (Phena Sutta) ici.







Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.

Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.

dimanche 24 mai 2015

Phena Sutta



Ghat d'Ayodhâ


Phena Sutta

Soutra de l'écume





   



  Ainsi ai-je entendu. Le Bienheureux demeurait alors à Ayojjhâ1 sur les berges du Gange.


    Là il s'adressa aux moines: « Ô moines, supposons que cette rivière Gange amène de l'écume. Un homme à la bonne vision la regarde, il l'observe, et il l'examine avec attention. En voyant ainsi, en observant ainsi et en examinant ainsi avec attention, l'homme constate que cette écume est une chose vide, nulle et sans substance. Quelle substance en effet pourrait-il y avoir dans de l'écume ? De la même manière, un moine voit, observe, et examine avec attention toute forme qu'elle soit passée, future, ou présente, interne ou externe, grossière ou subtile, supérieure ou inférieure, proche ou lointaine. En la voyant, l'observant, et l'examinant avec attention, il constate que cette forme est vide, nulle et sans substance. Quelle substance en effet pourrait-il y avoir dans une forme?

samedi 23 mai 2015

Song

Chanson
Allen Ginsberg
Le poids du monde
            est amour.
Sous le fardeau
           de solitude,
sous le fardeau
            d'insatisfaction


            le poids,
le poids que nous portons
            est amour.

mardi 12 mai 2015

Générosité

« Si je donne, comment jouirais-je ? »
Cette pensée égoïste appartient aux démons.
« Si je jouis, comment donnerai-je ? »
Cette pensée altruiste est une qualité divine.

Shântideva, Bodhichâryavâtara, XIII, 125.

lundi 11 mai 2015

Vanité des vanités

 Paroles de Qohèleth,   fils de David, roi de Jérusalem.

Vanité des vanités, disait Qohèleth. Vanité des vanités, tout est vanité !
Quel profit l’homme retire-t-il de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? Un âge va, un âge vient, mais la terre tient toujours. Le soleil se lève, le soleil se couche ; il se hâte vers son lieu, et de nouveau il se lèvera. Le vent part vers le sud, il tourne vers le nord ; il tourne et il tourne, et recommence à tournoyer. Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est pas remplie ; dans le sens où vont les fleuves, les fleuves continuent de couler.
Toutes les paroles sont usées,
personne ne peut plus parler
l’œil n'est pas rassasié de ce qu'il voit,
et l'oreille n'est pas saturée de ce qu'elle entend.
Ce qui fut, cela le sera,
ce qui s'est fait se refera
et il n'y a rien de nouveau sous le soleil !
Y a-t-il une seule chose dont on dise : « Voilà enfin du nouveau ! » – Non, cela existait déjà dans les siècles qui ont précédé. Il ne reste pas de souvenir d’autrefois ; de même, les événements futurs ne laisseront pas de souvenir après eux.

Moi, Qohèleth, j’étais roi d’Israël à Jérusalem. J’ai mis tout mon cœur à rechercher et d’explorer, grâce à la sagesse, tout ce qui se fait sous le ciel ; c’est là une rude besogne que Dieu donne aux fils d’Adam pour les tenir en haleine. J’ai vu tout ce qui se fait et se refait sous le soleil. Eh bien ! Tout cela n’est que vanité et poursuite du vent.
Ce qui est courbé ne peut être redressé,
ce qui manque ne peut être compté.
J’ai réfléchi et je me disais : C’est moi qui ai fait grandir et progresser la sagesse plus que tous mes prédécesseurs à Jérusalem. J’ai approfondi la sagesse et le savoir. J’avais à cœur de connaître la sagesse, de connaître aussi la sottise et la folie, et j’ai su que cela encore était tourment de l’esprit.
Beaucoup de sagesse, beaucoup de chagrin ;
Plus de savoir, plus de douleur.

L'Ecclésiaste, I 1-18.

Masao Yamamoto


   L'Ecclésiaste est certainement le passage le plus philosophique de la Bible, en tous cas, celui qui est susceptible d'exercer le plus son pouvoir de fascination sur un philosophe incrédule. C'est à tel point vrai que les érudits juifs de l'Antiquité s'étaient demandé lors d'un concile s'il fallait conserver ce texte qui dénotait tellement dans la concert de la foi et de la crédulité des textes et allégories bibliques. Dans ce synode de Jamnia, les rabbins ont décidé de garder l'Ecclésiaste dans les corpus de la Bible, mais uniquement parce qu'il décrivait la détresse de l'homme qui a abandonné Dieu. C'est manquer, il me semble, la profondeur de ce texte, mais cela permet à l'homme de foi qui n'aime pas être remis en question de contourner à peu de frais le caractère dérangeant, je dirais même incandescent de ce texte.

    « Vanité des vanités, tout est vanité ! » Ce texte de l'Ecclésiaste s'ouvre sur cette formule célèbre entre toutes. Le dépit de l'homme qui se rend compte que rien n'a de sens dans la vie. Dans un texte qui prétend fixer dogmatiquement le sens de la vie à tous les êtres humains sur la surface du globe, voila qui ne manque pas de saisir ! Éclair de lucidité qui annonce un orage de désillusions et de prises de conscience. Tout est vanité. Tout ce qui fait sens, tout ce qui semble important et signifiant à nos yeux, tout cela n'est que vanité de l'homme imbu de son importance dans un univers gigantesque, dans lequel il n'est lui-même qu'une infime particule. Les honneurs, vanité. L'argent, vanité. La beauté, vanité. La réussite, vanité. Cela, les religions et les philosophies le disent. Mais le travail, le labeur, le devoir accompli, vanité aussi ! Si rien n'a de sens, pourquoi se donner tant de mal, tant de peine à faire pousser son champ, à se fatiguer à la tâche. Pour se procurer de quoi vivre une vie vaine de sens ? Cela semble bien absurde !

     « Quel profit l’homme retire-t-il de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? Un âge va, un âge vient, mais la terre tient toujours. Le soleil se lève, le soleil se couche ; il se hâte vers son lieu, et de nouveau il se lèvera ». Non seulement le travail nous accable tant en en ne servant qu'à perpétuer une vie vaine de sens ; mais en plus, il faut recommencer ce labeur tous les jours que Dieu fait ! Comme le soleil qui suit un cycle immuable, nous entraînant vers la mort au fil des jours, des semaines, des mois, des années, notre vie connaîtra son couchant tandis que d'autres vies se lèveront et connaîtront les mêmes joies et les mêmes peines. Vies frappées du sceau de la vanité tout autant que les vies passées. Vanité des vanités.

     On a vu parfois en Qohélet un philosophe inspirée par la philosophie grecque, stoïcisme de Chrisippe et Zénon de Citium, scepticisme de Pyrrhon d'Elis, épicurisme. Si ce passage peut bien faire penser à l’Éternel Retour, croyance des Grecs dans le continuel retour des mêmes événements, il me semble qu'il y a un ton dans l'Ecclésiaste qui échappe à celui de la philosophie grecque. Ce passage peut aussi faire penser au temps cyclique de la pensée indienne hindouiste, bouddhiste ou jaïne. La parenté vient peut-être de la parenté de l'observation des cycles de la Nature où tout revient continuellement. Cycle du soleil, cycle de l'eau, cycle des saisons, cycle de la vie. Vanité et poursuite de vent.

     Dans un de ses enseignements, le Bouddha explique à Udaya, un brahmane qui se plaint qu'il vient « encore et encore » mendier de la nourriture auprès de lui :
« Les semences sont ensemencées encore et encore,
le gros nuage donne des pluies encore et encore,
les cultivateurs labourent les champs encore et encore,,
les nouvelles graines apparaissent dans le pays encore et encore.

Les mendiants demandent encore et encore,
les donateurs donnent encore et encore.
Ayant donné encore et encore,
ils naissent dans un lieu céleste encore et encore.

On traite les vaches laitières encore et encore,
le veau s'approche encore et encore.
Il se fatigue et tremble encore et encore.

Le sot va dans une matrice encore et encore,
il naît et il meurt encore et encore,
On le porte au cimetière encore et encore !

Cependant,
le sage qui a pris le chemin
par lequel on ne revient plus à l'existence
ne naît plus encore et encore1 ».

    Qohélet et le Bouddha témoignent tous deux de cette lassitude de toujours devoir revivre constamment les mêmes peines et les mêmes tourments. Tout a été dit et redit. Tout ce qui est fait a déjà été fait. « Rien de nouveau sous le soleil », autre parole célèbre de Qohélet ou l'Ecclésiaste (les deux mots signifiant : celui qui parle à l'assemblé, ecclésia en grec signifiant « assemblée »).

      Mais là Qohélet que la légende identifie au roi Salomon diffère sensiblement du Bouddha, c'est à propos de la sagesse. Là où pour le Bouddha la sagesse libère du cycle des existences («le sage qui a pris le chemin par lequel on ne revient plus à l'existence ne naît plus encore et encore »), la sagesse selon Qohélet est elle-même frappée du sceau de la vanité. La sagesse nous aide à prendre conscience de la vanité du monde, mais en même temps, elle nous afflige de notre propre vanité. Vanité des vanités. Elle nous fait prendre conscience des tourments du monde, mais cette lucidité est un fardeau dans l'existence :
« Beaucoup de sagesse, beaucoup de chagrin ;
Plus de savoir, plus de douleur ».  

     Le Bouddha ne peut évidemment pas être d'accord avec cela. Le but de la sagesse dans le Dharma du Bouddha, c'est bien sûr de vaincre la souffrance et les liens qui nous attachent à cette souffrance au cours des existences que nous traversons. C'est donc aussi de trouver le bonheur et la béatitude. Pour le Bouddha, beaucoup de sagesse, beaucoup de bonheur !

   Encore faut-il s'entendre sur la signification du mot « sagesse ». Au sens bouddhiste, la sagesse est la qualité de l'esprit qui s'obtient après une longue ascèse de conduite éthique et de méditation jointe à la réflexion sur les thèmes que sont l'impermanence, l'omniprésence de la souffrance et la vacuité de toutes choses. Pour Qohélet, la sagesse, c'est le savoir, l'étude et la réflexion lucide sur le monde. Cela n'inclut pas cette transformation essentielle de l'esprit prônée par le Bouddha. Et là effectivement, quand on regarde le monde, on constate l'omniprésence de la souffrance. « Sarva dukkham » dit le Bouddha. « Tout est souffrance ». Cette prise de conscience peut sembler lourde et difficile à vivre. On aurait peut-être préféré vivre dans l'insouciance. Mais est-ce préférable ? Celui qui vit dans l'insouciance sera tôt ou tard rattrapé par la souffrance, la douleur, la maladie, la mort, la perte des êtres chers et les tourments de l'existence. Autant s'y préparer tout de suite pour pouvoir mieux vivre ces épreuves quand elles nous frapperont.

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     Une dernière chose : en préparant cet article, je suis tombé sur un discours d'un curé qui explique qu'il ne vaut mieux pas lire l'Ecclésiaste quand on n'a pas le moral. Je ne suis pas sûr que ce curé ait compris l'Ecclésiaste. Un courant de vie traverse l'Ecclésiaste. Certes, le désespoir habite tout le texte de l'Ecclésiaste. Mais le désespoir est-il en soi une mauvaise chose? Le philosophe français André Comte-Sponville a souvent développé le thème de la sagesse du désespoir comme une ouverture à la béatitude. Celui qui a de l'espoir peut être content d'avoir de l'espoir, mais du même coup, il connaît la crainte que ses souhaits ne se réalisent pas. L'espoir ou l'espérance peuvent être des poisons dans l'existence. Celui qui est dans le désespoir peut arrêter de faire des plans sur la comète et voir le monde tel qu'il est. Il peut apprendre à accepter de ce qu'il a et ce qu'il est et à entrer en paix avec lui-même et sa propre vie.

      On peut se dire « Vanité des vanités, tout est vanité » sur le ton de la lamentation et d'une cruelle déception envers ce qui nous entoure. Mais le sage verra cette sentence comme une incitation à ne plus poursuivre le vent et à vivre une existence plus apaisée et douce, une existence où il ne sera pas non plus dupe de sa propre sagesse, un autre pan de la vanité humaine auquel il ne faut pas s'attacher non plus.






1Udaya Sutta, Samyutta Nikâya, I, 173-174, traduit dans : Môhan Wijayaratna, Le Bouddha et ses disciples, éd. Cerf, 1990.








Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.

samedi 9 mai 2015

Soutra du Tournesol

Le Soutra du Tournesol
Allen Ginsberg



J'ai marché sur les berges du dock aux bananes et boites en fer-blanc et je me suis assis dans l'ombre immense d'une locomotive du Southern Pacific pour regarder le crépuscule sur les collines à baraques et pleurer.
Jack Kerouac s'est assis près de moi sur un poteau pété en fer rouillé, compagnon, nous avions les mêmes pensées de l'âme, mornes et sombres et l’œil triste, entourés de racines d'acier noueuses des arbres de machinerie.

mardi 5 mai 2015

Ainsi la conscience fait de nous tous des lâches

William Shakespeare a interrogé dans sa pièce de théâtre « Hamlet » cette conscience morale qui, parfois, nous tiraille entre le bien et le mal, entre l’action et l’inaction et qui nous pousse constamment à nous interroger sur nous-mêmes et le monde.

Quelle est l’histoire d’Hamlet ? L’intrigue se déroule à la cour du roi du Danemark. Le père d’Hamlet était le roi du Danemark ; mais il est mort récemment. Claudius, le frère du roi, a pris le pouvoir et a épousé la femme de son frère, la mère d’Hamlet donc. Or il se trouve qu’Hamlet va être hanté par le fantôme de son père qui lui révèle qu’il a été assassiné par son frère Claudius. Hamlet se retrouve alors dans le désespoir et agit de manière de plus en plus étrange. Il veut se venger de son oncle, tout en n’étant pas absolument certain que le fantôme de son père n’est pas une grossière illusion.

Il tient alors un des cours les plus célèbres de la littérature qui commence par ces mots : « To be, or not to be: that is the question ».

HAMLET (monologue, acte III, scène 1)

- Être, ou ne pas être, c'est là la question. Y a-t-il plus de noblesse d'âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s'armer contre une mer de douleurs et à l'arrêter par une révolte ?

Mourir... dormir, rien de plus... et dire que par ce sommeil, nous mettons fin aux maux du cœur et aux mille tortures naturelles qui sont le legs de la chair : c'est là un dénouement qu'on doit souhaiter avec ferveur.

Mourir... dormir, dormir ! peut-être rêver ! Oui, là est l'embarras. Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés de l'étreinte de cette vie ? Voilà qui doit nous arrêter. C'est cette réflexion-là qui nous vaut la calamité d'une si longue existence.