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samedi 21 novembre 2015

Suave mari magno




      Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, d’assister du rivage à la détresse d’autrui ; non qu’on trouve si grand plaisir à regarder souffrir ; mais on se plaît à voir quels maux vous épargnent. Il est doux aussi d'assister aux grandes luttes de la guerre, de suivre les batailles rangées dans les plaines, sans prendre sa part du danger. Mais la plus grande douceur est d'occuper les hauts lieux fortifiés par la pensée des sages, ces régions sereines d’où s’aperçoit au loin le reste des hommes, qui errent ça et là en cherchant au hasard le chemin de la vie, qui luttent de génie ou se disputent la gloire de la naissance, qui s'épuisent en efforts de jour et de nuit pour s’élever au faîte des richesses ou s'emparer du pouvoir.

         Ô misérables esprits des hommes, ô cœurs aveugles! Dans quelles ténèbres, parmi quels dangers, se consume ce peu d'instants qu'est la vie! Comment ne pas entendre le cri de la nature, qui ne réclame rien d'autre qu'un corps exempt de douleur, un esprit heureux, libre d’inquiétude et de crainte ?
Lucrèce, De Natura rerum, II, 1-19





Cécé, The Eye, Siouville-Hague, Basse-Normandie (France)






        C'est un passage très beau de « La Nature des Choses » du philosophe antique, hédoniste et épicurien, Lucrèce, qui commence par les vers latins « Suave mari magno... ». En même temps, c'est un des textes les plus déconcertants de l'histoire de la philosophie. Lucrèce y exprime la sérénité du sage face aux tourments qui frappent les êtres ordinaires empêtrés dans leurs passions et leur ignorance. De la même manière que l'on peut regarder du haut d'une falaise une tempête qui déchaîne les flots sur la mer et qui précipite les marins dans la détresse et le désarroi, et se sentir rassuré sur la terre ferme parce qu'on n'a pas à subir la terreur d'être en perdition sur son navire. Le sage, lui, vit calmement ; il voit la souffrance de ceux qui sombrent dans la folie et les relations conflictuelles, mais comme il n'a pas part à cette folie, il peut d'autant plus savourer sa tranquillité et sa sérénité.

       Pour autant, cette manière de voir et d'opposer le sage et la personne immature a des résonances quelque peu tragiques. Est-il si doux de réjouir de ne pas être dans la tourmente quand on voit d'autres y être ? Est-il si doux de se savoir en sécurité quand, au loin dans la vallée, la bataille fait rage avec son lot de désolation, de blessés et de morts ? Peut-on être à ce point insensible face aux tragédies qui frappent les hommes quand bien même ces tragédies sont le fait de la folie aveugle des hommes et que ces tragédies auraient pu être évitées avec une gestion de la situation, plus efficace et plus équilibrée ? Peut-on vraiment être aussi insensible ? Est-ce que la sage est un être si peu concerné des affaires du monde ? Est-il si retranché de ce qui affecte les hommes, leurs peines, leurs blessures, leurs sentiments, leurs peurs, leurs colères, leurs égarement ? Je veux bien que Lucrèce nous explique que  : « la plus grande douceur est d'occuper les hauts lieux fortifiés par la pensée des sages, ces régions sereines d’où s’aperçoit au loin le reste des hommes, qui errent ça et là en cherchant au hasard le chemin de la vie ». Mais ces hautes tour fortifiées de l'âme sont-elles si imperméables aux pleurs, aux cris, aux élans de désespoir des gens tout autour de nous ? Est-on vraiment une île ? Une forteresse inexpugnable que rien ne pourrait affecter ? Réfugiés dans nos hautes tours bâties avec les pierres de la sagesse, serions-nous si intouchables ?

         Cette figure du sage comme complète indépendance par rapport aux mondes et aux fous qui composent ce monde me paraît être un fantasme. S'il y a un sage en ce monde, et je ne prétends pas être un sage en ce monde, je ne pense pas qu'il soit sourd aux émotions des hommes. Il entend la colère quand les gens sont meurtris, il entend la joie quand tout le monde est à la fête, il entend la détresse qui frappent les hommes et il entend les rêves fous que ceux-ci peuvent inventer les nuits sans lune. La différence réside à mon sens dans ce que le sage ne va alimenter toutes ces émotions et il va les apaiser, les transformer, les sublimer. Il pourra être affecté par la colère, mais il ne laissera pas la colère le dominer ; il verra l'offense, mais il ne suivra pas sans réfléchir sa pulsion de vengeance. Il cherchera des réponses, des solutions que les autres n'avaient pas ou ne voulaient pas envisager.

            Bien sûr, le sage ne suivra pas le sentier de ce monde qui vont vers la recherche avide de richesse et de pouvoir, le sentier de ces hommes, comme le dit Lucrèce, « qui s'épuisent en efforts de jour et de nuit pour s’élever au faîte des richesses ou s'emparer du pouvoir ». Le sage se montre indifférent à ces buts mondains insensés et est en paix par rapport à cela ; mais il est en paix en lui-même, et non point parce qu'il se compare aux autres qui ont emprunté ce chemin cahoteux et tortueux. L'avidité des hommes nous affectent tous, même si vous n'en prenez pas part. Regardez l'avidité que les hommes ont pour le pétrole. Le pétrole fait tourner le moteur de nos voitures, le pétrole fait tourner l'économie des puissances industrielles, le pétrole fait tourner la tête des traders dans les bourses du monde entier, le pétrole fait tourner les guerres au Moyen-Orient et ailleurs. Et enfin de compte, nous sommes tous affectés par cette folie ! La Terre tourne de plus en plus mal, le climat se réchauffe, les mers sont polluées de ces nappes d'hydrocarbures ; et même nous qui nous croyons dans des pays riches en paix, le terrorisme vient frapper à nos portes et apporter son lot de désolation.

        Dans ce monde, tout est interconnecté, ainsi de même le fou et le sage sont interconnectés. Un lien profond d'interdépendance les relie. Le sage ne peut pas s'isoler du monde. Quand bien même, il vivrait sur une montagne, loin de tout, il saurait et il verrait les liens de causalité qui, de toute part, l'unirait et le rapprocherait des êtres. Le sage s'éloigne de la folie des hommes pour connaître la douceur comme le dit Lucrèce, mais cette douceur, il la laisse se diffuser partout, en lui et en-dehors de lui pour le bien des êtres sensibles qui peuplent le monde. Il aura ainsi dans chaque minute de sa vie le souhait profond de sortir les êtres des ténèbres dont parle Lucrèce : « Dans quelles ténèbres, parmi quels dangers, se consume ce peu d'instants qu'est la vie! »






Edouard Boubat, Portugal, 1954





Suave, mari magno turbantibus aequora ventis
E terra magnum alterius spectare laborem;
Non quia vexari quemquamst jucunda voluptas,
Sed quibus ipse malis careas quia cernere suavest.
Suave etiam belli certamina magna tueri
Per campos instructa tua sine parte pericli;
Sed nihil dulcius est, bene quam munita tenere
Edita doctrina sapientum templa serena,
Despicere unde queas alios passimque videre
Errare atque viam palantis quaerere vitae,
Certare ingenio, contendere nobilitate,
Noctes atque dies niti praestante labore
ad summas emergere opes rerumque potiri.
O miseras hominum mentes, o pectora caeca!
Qualibus in tenebris vitae quantisque periclis
Degitur hoc aevi quod cumquest.
Nonne videre nil aliud sibi naturam latrare, nisi ut qui
Corpore seiunctus dolor absit, mensque fruatur
Jucundo sensu cura semota metuque?




William Turner - Tempête de Neige - 1842 (Tate Gallery de Londres)


Autre texte de Lucrèce : 

le veau que la mère reconnait entre tous (De rerum natura, II, 372)



Voir tous les articles et les citations à propos de la philosophie antique ici.

Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.





Morgan Maassen






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