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jeudi 8 janvier 2015

La haine ne s'apaise jamais par la haine

     Ce soir, je pense à cette formule du Bouddha :

« En vérité,
La haine ne s'apaise jamais par la haine,
La haine s'apaise par l'amour.
Ceci est une loi éternelle ».

     J'y pense parce qu'il y a quelques heures, les bureaux du journal satyrique Charlie Hebdo ont été la cible d'une attaque terroriste de fanatiques islamistes hurlant au nom d'Allah qu'ils avaient vengé les caricatures du prophète Mohammed. Tuer un homme pour avoir fait un dessin, commettre le mal et justifier le meurtre pour défendre une certaine idée du sacrée, étrange idée ; ou plutôt idée répugnante, méprisable. C'est malheureusement la situation dans laquelle nous sommes où, aux yeux de fanatiques religieux, la vie d'un homme a moins de poids qu'un dessin irrévérencieux.



"Il a tiré le premier"
David Pope, Canberra Times, Australie

     Mais je ne peux pas m'empêcher de penser à toutes les victimes du fanatisme religieux aujourd'hui même, pas seulement à Paris, mais partout dans le monde, et notamment les victimes inconnues et oubliées de l’État Islamique en Irak et en Syrie : toutes les femmes et les jeunes filles violées à multiples reprises parce qu'elles ont le tort de ne pas être musulmanes, parfois même des gamines de moins de dix ans vendues comme esclaves sexuelles à des barbares sans foi, ni loi pour qui l'islam justifie la pédophilie et la perversion totale des mœurs. Je pense à tous ceux qui sont persécutés, chrétiens, yézidis et même des musulmans par le même État Islamique. Je pense à tous ceux et toutes celles qui sont décapités, lapidés, brûlés et crucifiés par on ne sait quelle raison.

      Bien sûr, Cabu a bercé notre enfance ; on se rappelle de ses dessins au Club Dorothée. Bien sûr, on lisait de temps en temps Charlie Hebdo et on riait devant leurs caricatures. Alors on n'est beaucoup plus touché par leur mort odieuse que par la mort de gens dont on n'a jamais entendu parler et dont on serait bien en peine de localiser sur une carte la ville où ils habitent. Quand on travaille dans les médias, on a tout de suite accès au média et on touche beaucoup plus de monde. On a ainsi beaucoup parlé des journalistes américains ou britanniques décapités par les sbires de Daesh, l’État Islamique. Très peu des citoyens ou des citoyennes irakien(-nes) ou syrien(-nes) qui ont subi le même sort révoltant.

    Je pense à eux, autant aux journalistes de Charlie que des anonymes de Mossoul ou de Kobané, que personne ne pleurera parce que toute leur famille et tous leurs proches ont été massacrés sur ordre d'un inhumanité sans nom.

    Et je pense aussi à cette stance du Bouddha :
« En vérité,
La haine ne s'apaise jamais par la haine,
La haine s'apaise par l'amour.
Ceci est une loi éternelle ».

     Je sais qu'il est tentant en ces moments de se laisser à la colère, d'exprimer sa haine, les uns pour hurler contre l'islam et les musulmans, les autres pour se réjouir de ce que des infidèles qui ont bafoué la mémoire de leur prophète viennent à périr. Il faut résister à cette haine ; et ce sont les moments où il est le plus difficile de ne pas y céder. On risque de se trouver en étau entre une part importante de musulmans qui soutiennent d'une manière ou d'une autre les fanatiques ou alors sont plus prompts à condamner les caricatures du prophète Mohammed que les exactions de Daesh (viols en série, massacres, destruction de mosquée, d'église, assassinats d'opposants, torture, lapidation, décapitation... ) et de l'autre les racistes qui manifestent comme en Allemagne contre l'islamisation de l'Europe. La haine des uns risque d'enflammer la haine des autres, et vice-versa. Tout cela risque de se cristalliser en violences, en propos haineux et en rhétorique fasciste. Et la tension risque d'augmenter. Certains s'en réjouissent, attendant fiévreusement le « clash des civilisations » qui embraserait le monde occidental et le monde islamique.

     Je pense pour ma part qu'il y a suffisamment de violence dans ce monde, suffisamment de bêtise, suffisamment d'ignorance et suffisamment d'intolérance. Voilà pourquoi il faut faire l'effort de se détacher de la haine, de sa propre haine. A l'heure où les cœurs crient « vengeance », il faut faire effort pour apaiser notre conscience et ne pas sombrer dans les amalgames haineux. Non, tous les musulmans ne sont pas des barbares sanguinaires ; mais non, Daesh, l’État islamique n'est pas seulement une invention de la CIA ou des Illuminatis comme certains médias musulmans aiment à en propager l'idée pour ne pas se confronter à sa propre responsabilité qui est de prendre parti contre les agissements de l’État Islamique. On trouve sur les réseaux sociaux islamiques trop de vidéos conspirationnistes : j'étais tombé par exemple sur un vidéo où James Foley, journaliste américain décapité par Daesh, était décrit comme un agent sioniste toujours en vie. Une manière de nier les exactions de l’État Islamique et de ne pas se confronter à cette part de plus en plus sombre de l'islam. Une part minoritaire certes, il faut s'en rappeler, mais une part qui n'est pas non plus négligeable et qui n'est pas extérieure à l'islam.

     Tant que les musulmans nieront cette part de violence au cœur de l'islam qui se trouve aussi dans le texte coranique, cette part de violence ne pourra être vaincue. Ainsi la sourate dite de l'épée - 9 : 5 - par exemple qui appelle à passer les infidèles par le fil de l'épée : Puis, lorsque les mois sacrés seront écoulés, tuez les idolâtres où que vous les trouviez. Faites-les captifs, assiégez-les, tendez-leur des embuscades. On trouve bien sûr des injonctions totalement contraires au sein du même Coran qui appelle à la paix et à la tolérance. Ainsi la fameuse formule : « Nulle contrainte en religion » (2 : 256). Tout dépend de comment les musulmans interpréteront le texte coranique, les hadiths ou tous les textes de la tradition du droit islamique. Vont-ils les lire dans le sens de la tolérance et de la compréhension ou dans le sens de la violence, de la barbarie et du fanatisme ?

******

    Toujours est-il que face à cette bêtise, face à cette haine, face à ce fanatisme, l'esprit critique est une bonne chose. Une bonne chose à préserver pour démonter les discours de haine et de racisme, d'où qu'ils viennent. C'est cet esprit critique qui a été attaqué ce matin à Paris : la liberté de critiquer et de polémiquer contre les pouvoirs politiques et les religions. C'est ce qu'a fait le journal Charlie Hebdo avec ses nombreuses caricatures qui ne me plaisaient pas toujours, qui parfois étaient injustes. J'ai souvent trouvé Charlie Hebdo très vulgaire et injurieux. Je me souviens d'une discussion avec un ami à propos du Dharma, la Voie du Bouddha à une terrasse ensoleillée d'un café il y a de cela plus de dix ans maintenant. Je parlais des bienfaits et de la quiétude que l'on peut ressentir en pratiquant la méditation bouddhique. Un homme était assis à la table d'à côté qui était en train de lire le Charlie Hebdo et , écoutant notre conversation, m'avait tendu le Charlie Hebdo avec un sourire dédaigneux et méprisant : se trouvait là une caricature obscène du dalaï-lama, caricature qui déformait jusqu'à l'absurdité certains de ses propos. Le message était en gros que « tous les bouddhistes, le dalaï-lama en tête, étaient de la merde ». Comme le dalaï-lama adhère à la loi du karma, tous les bouddhistes méprisent les pauvres. Ce qui est évidemment complètement faux et sans fondement. On a déjà vu plus subtil et plus bienveillant comme raisonnement ! Je trouve personnellement que, contrairement à Charlie Hebdo, on gagne à respecter même les gens avec qui on est en désaccord. Mais c'est aussi la liberté de la presse de dire des choses qui ne plaisent pas. Même si ces critiques sont fondées sur des allégations et des suppositions fausses. Il ne m'est pas venu à l'esprit de brûler les locaux de Charlie Hebdo pour la cause ! Accepter des critiques que l'on estime injuste est le prix à payer pour défendre la liberté d'expression qui est un rempart puissant contre la barbarie et l'intolérance.



    Comme le dit le Bouddha, il faut abandonner la haine car la haine alimente de manière infernale la haine. Et il faut emplir son cœur de bienveillance à l'égard de tous les êtres sensibles. C'est là un moteur puissant pour faire évoluer la situation dans le sens du bien, pour convaincre le raciste d'abandonner son dégoût de l'autre et du jeune désœuvré de la banlieue lyonnaise ou bruxelloise, qui rêve de mener le jihad en Irak ou en Syrie d'abandonner son projet destructeur. Bien sûr, je ne suis pas naïf au point de croire que je vais tout changer le monde à moi tout seul ; mais si la bienveillance se répand au détriment de la haine dans la société, alors les choses changeront dans un sens positif.

    Je crois qu'il va falloir penser à une réconciliation profonde au Moyen-Orient. La guerre civile en Syrie fait rage depuis trop longtemps. Les grandes puissances ont chacune leurs favoris, les rebelles pour les Occidentaux et la ligue arabe, les partisans de Bachar El-Assad pour les Russes et les Chinois. Tout cela fait le jeu de la barbarie de l’État Islamique. Qui sera l'homme qui pourra inspirer la paix et la réconciliation en Syrie ? Il n'est pas seulement question des Syriens et des Syriennes qui vivent une tragédie depuis quatre ans, mais aussi de partout dans le monde, puisque des Français, des Belges et d'autres Européens vont combattre en Syrie et apprennent à faire la guerre, à tuer sans état d'âme et à détruire, comme ce fut le cas ce matin dans les rues de Paris. Ce qui se passe en Syrie et en Irak nous concerne aussi...

    Pareillement, il faudra retrouver le chemin de la paix en Israël/Palestine, quel que soit ce chemin. Il faudra réconcilier les points de vue que l'on dit irréconciliables et œuvrer à désamorcer la haine, les ressentiments et l'instinct de vengeance.

    Bien sûr, on peut se sentir impuissant à changer la configuration actuelle des relations géostratégiques complexes de ce monde cruel et violent. Mais à notre modeste échelle, on peut répandre la bienveillance, la joie, la compassion et l'équanimité. Il ne faut pas toujours tout attendre des gouvernements et des puissants de ce monde qui se préoccupent d'abord de leur business et de leurs puits de pétrole. Mais si les individus se connectent entre eux, ils peuvent changer la dynamique des choses.





     Ce soir, il me prend de rêver à la paix et qu'elle se répande dans le monde. Salam, shalom, shânti... Comme le disait Lennon : certains diront que je suis un rêveur, mais je sais que je ne suis pas le seul. « You may say I'm a dreamer. But I'm not the only one ».




Le 7 janvier 2014



















Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.




Oeuvre de Vhils, Rio de Janeiro, Brésil


2 commentaires:

  1. Je viens de découvrir ce post par Tartiplume sur G+.
    Joli, même si j'aurais préféré que l'occasion de vous découvrir soit autre.

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