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mercredi 30 décembre 2015

Commentaire au Soûtra des Bénédictions




    Le Mangala Sutta ou Soûtra des Bénédictions est un enseignement bien connu du Bouddha. Il frappe autant par sa simplicité que par sa puissance. Le contexte dans lequel a eu lieu cet enseignement touche au merveilleux : un dieu d'une radieuse beauté vient trouver le Bouddha à minuit quand tout le monde dort pour lui poser une question relative à ce qui cause le bonheur. À l'époque, le fait que les dieux puissent demander conseil au Bouddha ne devait étonner personne, qu'on soit bouddhiste ou non. L'existence des dieux passait pour évidente dans l'Antiquité, et la plupart des gens ressentaient leur présence. C'est vrai pour l'Inde ancienne, mais la même mentalité prévalait dans la Grèce antique. Épicure que l'on range dans la catégorie des philosophes matérialistes disait dans la Lettre à Ménécée : « Les dieux existent : la connaissance que nous en avons est évidente ». Aujourd'hui, cette sentence résonne de manière étrange : s'il y a bien quelque chose qui n'est pas évident, c'est bien l'existence des dieux ou de Dieu. Mais à l'époque où la science était beaucoup plus rudimentaire qu'aujourd'hui, les dieux expliquaient les phénomènes physiques, la météorologie, les victoires ou les défaites, la réussite ou les échecs dans les affaires commerciales, etc...

vendredi 25 décembre 2015

Mushotoku – Sans but, ni profit




       On entend beaucoup parler ces temps-ci de méditation dans les entreprises, des bienfaits de la pleine conscience ou mindfulness dans le management. En soi, cela me paraît être une bonne chose : si les entrepreneurs s'enthousiasment pour la méditation et veulent organiser des séances de zazen au milieu de l'open space, pourquoi pas, en fait ? Néanmoins, quelque chose me laisse sceptique : est-il judicieux de réduire la méditation à une pratique prometteuse en terme d'augmentation de la productivité ? Est-on plus aware des objectifs quantitatifs fixés par l'entreprise quand on s'est livré à une séance de pleine conscience ? Est-ce qu'on est un meilleur employé quand on s'applique sagement à s'asseoir en lotus et à faire le vide dans son entreprise ?

mardi 22 décembre 2015

Esprit du débutant



    On dit que pratiquer le Zen est difficile, mais il y a un malentendu sur la raison. Ce n'est pas parce qu'il est dur de s'asseoir en tailleur ou d'atteindre l'illumination que c'est difficile. C'est difficile parce qu'il est dur de garder l'esprit pur et la pratique pure dans le sens fondamental. L'école Zen s'est développée de plusieurs manières après son établissement en Chine, mais en même temps elle est devenue de plus en plus impure. Mais je ne veux pas parler du Zen chinois ou de l'Histoire du Zen. Ce qui m'intéresse, c'est de vous aider à ne pas laisser votre pratique devenir impure.

     Au Japon, nous avons l'expression shoshin qui signifie « esprit de débutant ». Le but de la pratique est de toujours garder notre esprit de débutant. Supposez que vous ne récitiez la Prajñā Pāramitā qu'une seule fois. Ce pourrait être une très bonne récitation. Mais que se passerait-il si vous la récitiez deux fois, trois fois, quatre fois ou plus ? Vous pourriez facilement perdre votre attitude originelle envers la Prajñā Pāramitā. Ce sera pareil dans vos autres pratiques zen. Pendant un certain, vous garderez votre esprit de débutant ; or si vous continuez à pratiquer un, deux, trois ans ou plus, vous pourrez peut-être faire des progrès, mais vous risquez de perdre la signification illimitée de l'esprit originel.

lundi 21 décembre 2015

Il faut beaucoup aimer les hommes


      Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n'est pas possible, on ne peut pas les supporter.

Marguerite Duras



Henri Cartier-Bresson, Dans un train, Roumanie, 1975





      Je trouve cette formule de Marguerite Duras très vraie et très profonde. Elle joue sur deux plans : la nécessité de l'amour d'abord, « il faut beaucoup aimer les hommes ». Mais l'autre plan est précisément qu'il n'est pas facile les êtres humains sur cette Terre. Il ne s'agit pas d'aimer ceux qu'on aime. Pour rendre la vie supportable sur cette planète, il faut répandre l'amour, y compris pour les gens qu'on n'aime pas, qui nous énervent, qui nous irritent, voire qu'on déteste. Il y a tellement de conflits dans ce monde, tellement d'affrontements, tellement d'injustices que l'on ne s'en sortira pas en n'ajoutant pas de l'amour dans les interactions sociales de ce monde.

     J'avoue, honte à moi, n'avoir pas lu « La vie matérielle » de Marguerite Duras publié en 1987 d'où est tirée cette citation, et je ne sais donc pas si l'auteur visait les hommes en tant qu'être humain ou les hommes opposés aux femmes dans cet éternel conflit amoureux qui se joue et se déjoue à chaque instant partout sur la surface du globe pour des milliards d'individus. Mais au fond dans les deux cas, la logique est la même : on n'aime pas une personne parce qu'elle est aimable, on l'aime parce qu'on la désire, elle ou l'image que l'on se fait d'elle-même. Et nos relations amoureuses ont besoin qu'on y injecte de l'amour pour que l'amour puisse vivre et que l'on puisse continuer à supporter tout ce qui nous horripile chez l'autre, tout ce qui nous blesse et tout ce que l'on perçoit comme autant de trahisons.


      Le Bouddha nous encourageait à répandre l'amour en méditation dans chaque recoin de l'univers pour tous les êtres et dans tous les instants : « Le méditant demeure faisant rayonner la pensée d'amour bienveillant dans une direction de l'espace et de même dans une deuxième, dans une troisième, dans une quatrième, au-dessus, au-dessous, au travers, partout dans sa totalité, en tout lieu de l'univers, il demeure faisant rayonner la pensée d'amour bienveillant, large, profonde, sans limite, sans haine et libérée d'inimitié ». En fait, il ne faut pas attendre d'une seule personne qu'elle nous procure de l'amour et être malheureux ou malheureuse si cette personne ne le fait, voire nous heurte par son comportement ou son mépris, son indifférence. Le Bouddha nous invite à avoir une vision plus large de l'amour. Plus active aussi : bien sûr, nous attendons tous l'amour, mais c'est à nous de faire émaner l'amour pour les gens qui nous entourent, mais pour tous les êtres sensibles qui vivent dans la vaste univers. À cela, il faut s'entraîner encore et encore.  





Marc Chagall, Au-dessus de la ville, 1924






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jeudi 17 décembre 2015

Éviter l’humiliation et le dogmatisme



    Je suis tombé hier sur un article de Melanie Joy intitulé « Humilier les véganes nuit aux animaux », publié sur le site de Tobias Leenaert, The Vegan Strategist, en anglais le 5 octobre 2015, et traduit ensuite en français sur le site Peuvent-ils souffrir ?. Melanie Joy est une psychologue sociale américaine surtout connue pour sa réflexion autour de la notion de « carnisme ». On lui doit un livre « Why  We Love Dogs, Eat Pigs, and Wear Cows: An Introduction to Carnism » ( titre que l'on pourrait traduire par : « Pourquoi nous aimons les chiens, mangeons des cochons et portons de la vache : une introduction au carnisme ») . Melanie Joy y souligne les contradictions morales de la plupart des gens qui disent sincèrement aimer les animaux, leur chien notamment, mais qui n'ont aucun scrupule à manger de la viande ou porter des vestes en cuir.


Melanie Joy


     Dans l'article « Humilier les véganes nuit aux animaux », Melanie Joy évoque une conférence donnée en faveur de la libération animale où l'orateur, un végane, a été pris à partie par d'autres véganes qui lui ont reproché de faire le jeu de l'exploitation animale parce que les méthodes qu'ils prônaient n'étaient pas suffisamment radicales à leur goût. Melanie Joy ne le dit pas, mais on imagine assez bien que ce sont des adeptes de Gary Francione qui ont ainsi cherché à humilier l'orateur pour imposer leur vision dogmatique de la libération animale et du véganisme. Melanie Joy concentre alors son analyse sur ce que signifie le fait d'humilier les gens dans nos sociétés :

mardi 15 décembre 2015

Forêts, prairies et rivières



       Il s'agit de décrire, et non pas d'expliquer ni d'analyser. Cette première consigne que Husserl donnait à la phénoménologie commençante d'être une « psychologie descriptive » ou de revenir « aux choses mêmes », c'est d'abord le désaveu de la science. Je ne suis pas le résultat ou l'entrecroisement des multiples causalités qui déterminent mon corps ou mon « psychisme », je ne puis pas me penser comme une partie du monde, comme le simple objet de la biologie, de la psychologie et de la sociologie, ni fermer sur moi l'univers de la science. Tout ce que je sais du monde, même par science, je le sais à partir, d'une vue mienne ou d'une expérience du monde sans laquelle les symboles de la science ne voudraient rien dire. Tout l'univers de la science est construit sur le monde vécu et si nous voulons penser la science elle-même avec rigueur, en apprécier exactement le sens et la portée, il nous faut réveiller d'abord cette expérience du monde dont elle est l'expression seconde. La science n'a pas et n'aura jamais le même sens d'être que le monde perçu pour la simple raison qu'elle en est une détermination ou une explication.

     Je suis non pas un « être vivant » ou même un « homme » ou même « une conscience », avec tous les caractères que la zoologie, l'anatomie sociale ou la psychologie inductive reconnaissent à ces produits de la nature ou de l'histoire, - je suis la source absolue, mon existence ne vient pas de mes antécédents, de mon entourage physique et social, elle va vers eux et les soutient, car c'est moi qui fais être pour moi (et donc être au seul sens que le mot puisse avoir pour moi) cette tradition que je choisis de reprendre ou cet horizon dont la distance à moi s'effondrerait, puisqu'elle ne lui appartient pas comme une propriété, si je n'étais là pour la parcourir du regard.

     Les vues scientifiques selon lesquelles je suis un moment du monde sont toujours naïves et hypocrites, parce qu'elles sous-entendent, sans la mentionner, cette autre vue, celle de la conscience, par laquelle d'abord un monde se dispose autour de moi et commence à exister pour moi. Revenir aux choses mêmes, c'est revenir à ce monde avant la connaissance dont la connaissance parle toujours, et à l'égard duquel toute détermination scientifique est abstraite, signitive et dépendante, comme la géographie à l'égard du paysage où nous avons d'abord appris ce que c'est qu'une forêt, une prairie ou une rivière.


Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Gallimard, Paris, 1945.



dimanche 13 décembre 2015

Savourer la vie avec sagesse



    « Une bière brassée avec savoir-faire se déguste avec sagesse ». Voilà une mention légale qui doit figurer sur chaque bouteille de bière belge et sur chaque publicité faisant l'éloge de ces bières en Belgique. Mais qu'est-ce que la sagesse en l'occurrence ? Dans le cas présent, la sagesse est synonyme de sens de la modération, de la capacité de tempérance, savoir se limiter dans sa consommation de bière et savoir s'arrêter complètement quand la situation l'exige, quand on prend le volant par exemple. Mais est-ce là le tout de la sagesse ?

     On dit aussi aux enfants : « Sois sage comme une image ». La sagesse serait alors un calme complet, le respect scrupuleux d'un silence ainsi que le respect à la lettre que ce nous impose ceux qui possèdent l'autorité, les grands dans le cas présent. Évidemment, c'est une vision très inerte et chosifiée de la sagesse. Je me suis toujours demandé : mais comment une image pourrait-elle être sage ? La sagesse serait dans ce sens la qualité de n'être rien d'autre que l'apparence belle et vertueuse que la société nous demande de présenter à la face du monde. La sagesse serait la force de l'exemplarité de celui qui sait bien se tenir dans le rang et qui n'en déviera pas d'un millimètre. Mais la sagesse est-elle cette chose triste, morne et conformiste que les personnes vertueuses acceptent d'endosser pour le plaisir des chefs et des sous-chefs ? Après tout, ne préfère-t-on pas quand même que les enfants soient vivants, courent partout et rient plutôt que de les avoir toujours à portée, le doigt collé sur la bouche ?

jeudi 10 décembre 2015

Y a-t-il un troisième choix ?



     Dans un article très récent daté du 4 décembre intitulé « There is no third choice », l'activiste et philosophe abolitionniste Gary Francione nous explique qu'il n'y a que deux choix possibles : soit on se participe au système qui exploite les animaux, soit on n'y participe pas. En clair, soit on est végane abolitionniste et on est un gentil, soit on n'est pas végane abolitionniste et on est donc un méchant. Évidemment, « ne pas être végane abolitionniste » ouvre un champ très vaste de personnes dans la société : cela va du mangeur de viande invétéré, de l'aficionado qui ne raterait pour rien au monde une corrida au flexitarien qui essaye de manger moins de viande. Mais dans la tête de Gary Francione, cela comprend également les végétariens qui n'ont pas encore cessé de manger des œufs et des produits laitiers, mais aussi les véganes welfaristes. Tous sont logés à la même enseigne : ils participent honteusement à l'exploitation animale. On navigue dans l'extrémisme pur et dur, et je pense qu'il est important de dénoncer le discours de Francione parce qu'il est très en vogue dans les milieux de la libération animale et qu'il crée des dissensions inutiles et néfastes au sein de ces mouvances.

       Tout l'article de Francione repose sur la dénonciation du « welfarisme » et l'accusation que ce welfarisme contribue à l'exploitation animale, même si le but est d'aider les animaux. Mais d'abord répondons à une question qui viendra de celui qui n'est pas accoutumé au langage de la libération animale : qu'est-ce que le « welfarisme » ? Ce terme vient du mot anglais « welfare », bien-être. Le welfarisme est donc l'idée qu'il faut agir pour le bien-être des animaux par tous les moyens possibles, y compris en composant avec le monde de l'élevage, des abattoirs, des cirques, des zoos, les laboratoires scientifiques qui font de l'expérimentation animale, etc... Pour prendre un exemple tout à fait typique de l'action des welfaristes, ceux-ci feront pression sur le grand public (qui n'est pas nécessairement acquis à la cause végane, c'est le moins que l'on puisse dire) et sur le monde de l'élevage industriel (qui est franchement opposé à la cause végane) pour augmenter la taille des cages des poules. Parfois cette augmentation n'est que de cinq centimètres, autant dire pas grand chose... Mais l'idée est qu'après une progression lente certes, mais certaine, les animaux verront une amélioration substantielle de leur condition.

dimanche 6 décembre 2015

Ne me dites pas que ce problème est simple



      Ne me dites pas que ce problème est simple, car s'il l'était, cela ne serait plus un problème depuis longtemps.

Georges Clemenceau







    Je pense que c'est là un principe qu'il conviendrait de ne pas perdre de vue. Quand on réfléchit à toutes de problèmes qui affectent le monde, il y a toujours des gens très sûrs d'eux-mêmes pour expliquer : « il n'y a qu'à faire ci » ou « il n'y a qu'à faire ça ». Tout est simple, tout est limpide. On va tout résoudre avec quelque principe simpliste, une recette éculée qui ne résoudra rien. Je pense qu'on ne peut pas faire fi de la complexité du monde. On gagne, il me semble, à remettre en question tous ceux qui viennent avec des solutions-miracles qu'il avance dogmatiquement dans le débat des idées.






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vendredi 4 décembre 2015

On ne naît pas avec le désir de couper des têtes



     Il y a trois semaines ont eu lieu les attaques terroristes dans les rues de Paris. Les médias commencent à parler d'autres choses, l'attention médiatique devant toujours se porter sur d'autres sujets pour ne pas lasser les spectateurs en demande de nouveauté. Les nations européennes sont maintenant dans l'après-attentat où la question se porte sur la réaction adéquate face à ce terrorisme. Deux points majeurs sont au cœur des débats : que faire des migrants ? Que faire de Daesh ?

       En ce qui concerne les migrants, ceux-ci risquent de faire les frais des nouvelles politiques sécuritaires mises en place au lendemain des attentats. Manuel Valls a d'ailleurs signé la fermeture des frontières après plusieurs mois de débats houleux sur la question en déclarant : «  L’Europe doit dire qu’elle ne peut plus accueillir autant de migrants, ce n’est pas possible . Le contrôle des frontières extérieures de l’Union européenne est essentiel pour le futur de l’UE. Si nous ne le faisons pas, alors les peuples vont dire  : ça suffit l’Europe !   ». En effet, il y aurait un des kamikazes qui serait un migrant qui serait passé par la Grèce (tout cela est à mettre au conditionnel) : une passeport a été retrouvé « miraculeusement » intact près du corps d'un des terroristes qui s'était fait explosé. On oublie qu'il est bien établi aujourd'hui que tous les autres terroristes étaient soit Français, soit Belges... Mais l'état d'urgence n'incite pas à avoir une réflexion nuancée sur le sujet... C'est tout profit pour l'extrême-droite européenne, et notamment le Front National français qui a le vent en poupe après les attentats.

      En ce qui concerne la réaction face à l’État Islamique, j'ai bien aimé une réflexion du moine bouddhiste Matthieu Ricard sur son blog : Sortir de l'enfer grâce à la compassion. Matthieu Ricard y explique notamment : « Dans le cas d’une organisation comme Daesh, il ne s’agit pas de tolérer leurs actions innommables. Nous devons tout faire pour y mettre fin. Dans le même temps, il faut se rendre compte que ces gens ne sont pas nés avec le désir de couper des têtes et de massacrer tous les habitants d’un village. Un ensemble de causes et de conditions les a conduits à ce terrible comportement. La compassion, dans ce cas, c’est le désir de remédier aux causes, comme un médecin souhaite mettre fin à une épidémie. Cela implique, parmi d’autres moyens, de remédier aux inégalités dans le monde, de permettre aux jeunes d’accéder à une meilleure éducation, d’améliorer le statut des femmes, etc., pour que disparaisse le terreau social dans lequel ces mouvements extrêmes prennent racine ».

mercredi 2 décembre 2015

Plus de paix dans votre esprit

Plus de paix dans votre esprit contribue à plus de paix dans le monde.

Tendzin Gyatso, le XIVème dalaï-lama


Mahathat, Sukhothai, Thaïlande –
Marc Schlossman, série "The Golden Lands"



    Dans le billet précédent, je me demandai s'il valait mieux être pacifique ou pacifiste. J'expliquais que je cherchais à être pacifique tant dans mon approche des relations individuelles que dans le domaine de la politique et de la géopolitique. Pour moi, la paix est une quelque chose que l'on doit cultiver dans la vie de tous les jours. Et en ce sens cet aphorisme du dalaï-lama m'a toujours parlé : « Plus de paix dans votre esprit contribue à plus de paix dans le monde ».

   Je suis vraiment convaincu de cela. On peut manifester pour la paix, crier son dégoût des gouvernements qui mènent des guerres dans le monde entier. Bien sûr, il faut poser ce genre d'actes citoyens, dénoncer la guerre, mais en même temps, il y a souvent quelque chose de très dogmatique et d'agressif dans cette attitude : on est plein de haine et de colère à l'encontre de ces puissants, de ces militaires qui font la guerre, on est soi-même dans une attitude combative pour dire que les combats doivent cesser. Et parfois on occulte la complexité de la situation.

   Je pense qu'il faut prendre un temps pour réévaluer la situation et apaiser son esprit. S'il y a des guerres dans le monde, c'est à la base parce que toutes sortes de citoyens ont des pensées de haine, de colère, de ressentiment, de violence, de vengeance. Et ces pensées négatives se traduisent en paroles vindicatives, en discours qui prônent la discorde et la division. Et quand toutes ces pensées, ces émotions, ces propos haineux prennent de l'ampleur, ils finissent par submerger la paix civile et cela déclenche un conflit, des affrontements, des violences, des guerres. Comprenant que l'origine de la guerre se trouve toujours dans des pensées de haine et de colère, on se dit qu'il est primordial d'agir sur son propre esprit. Il faut désamorcer en nous toutes ces pensées de haine et de colère. D'abord en prêtant attention à nos pensées et nos émotions dans la conscience pendant la méditation.

     Chaque fois que se manifeste un mouvement du mental qui porte en lui de la colère, de l'irritation, de l'énervement, de l'aversion, de la malveillance, il faut y prêter attention, l'observer de manière vigilante. L'idée est de laisser ces pensées apparaître dans le champ de la conscience, mais aussi se dissiper. Comme le ciel qui laisse les nuages noirs et orageux se dessiner à l'horizon et qui les laisse s'évanouir d'eux-mêmes dans l'immensité.

    Mais l'attention est aussi utile en ce qu'elle permet de savoir que la colère et la haine sont là en nous sous une forme ou une autre. Combien de gens ne disent pas alors qu'ils piquent une crise de nerf : « Mais non, je ne suis pas en colère ! Arrête de dire que je suis en colère ! ». L'attention permet de comprendre le mécanisme de la haine, du ressentiment et de la malveillance et éventuellement bloquer cette colère avant que ne rentre de plein pied dans la sphère de l'action. C'est un peu comme comme un garde vigilant et alerte, posté à la porte de la ville, qui repérerait des intrus voulant s'introduire par le portail et qu'il bloquerait fermement avant qu'ils ne rentrent. Cela ne fait pas disparaître ces intrus malveillants, mais au moins cela les empêche dans un premier temps d'agir et de créer des dégâts dans l'immédiat. Ensuite, une fois que la méditation rentre dans la vision pénétrante, alors l'esprit voit l'illusion de ces pensées comme le ciel ne croit pas que les nuages soient des choses solides et l'esprit les laisse se dissiper d'elles-mêmes.

     Le Bouddha indique aussi cinq moyens de vaincre la colère et l'irritation. Ils mentionnent par ordre de puissance, mais cet ordre de puissance correspond aussi à un ordre de difficulté. La première méthode est ainsi la plus puissante pour dissiper la haine et le ressentiment dans le monde, mais c'est aussi celle qui requiert la plus grande force d'âme. Le premier de ces moyens est maitri, souhaiter que tous les êtres soient heureux et connaissent les causes du bonheur, en ce compris celui ou ceux qui nous irritent ou mettent en colère. Cela peut sembler contre-nature de se mettre à aimer celui qui nous fait du mal ou qui nous blesse. On a tellement envie de le détester ! Mais la bienveillance est la force la plus puissante pour vaincre toute cette malveillance qui court à travers le monde et se répand dans tous les cœurs.

      L'amour bienveillant implique de souhaiter le bonheur des autres mais aussi « les causes du bonheur », parce que l'intérêt est que ce soit un bonheur durable, et pour cela, il faut des causes et des conditions qui entretiennent ce bonheur et le renouvelle de jours en jours, d'années en années. Il ne faut pas que ce soit un bonheur qui arrive un peu par hasard comme quand on décroche le gros lot à la loterie et qui reparte aussitôt, nous laissant seuls, malheureux et désemparé. Le bonheur procède donc de causes et de conditions selon la loi du karma. Notre bonheur présent provient ainsi des actions passées qui ont apporté dans cette vie-ci ou dans une vie antérieure du bien-être à soi-même et aux autres. Le bonheur futur dépendra de nos actes que nous accomplissons dans le présent. Éprouver de l'amour bienveillant à l'égard de quelqu'un, c'est donc souhaiter qu'il accomplisse des actes bons et généreux, qu'il apaise son esprit et qu'il trouve la sagesse, car tout cela va lui permettre de conforter un bonheur véritable et durable.

    Mais peut-être n'avons-nous pas la force spirituelle de souhaiter du bonheur à nos ennemis ! Alors le Bouddha nous recommande d'éprouver de la compassion à leur égard. La compassion se définit dans le bouddhisme comme le souhait ardent que les êtres soient entièrement soulagés de la souffrance et des causes de la souffrance. Si on n'est pas capable de souhaiter le bonheur pour ceux qui nous ont nui et fait du mal, qu'on souhaite au moins qu'ils ne souffrent pas !

       Il arrive souvent que la souffrance nous rende mauvais et amer contre l'existence. Celui qui a subi des torts, celui qui a été humilié et vaincu veut se venger et causer des torts à celui qui a causé cela. C'est le point de départ d'un cycle infernal de violence comme, par exemple, entre Israël et la Palestine, une guerre qui n'en finit et qui s'alimente de la rancœur mutuelle accumulée depuis des décennies. Les uns évoqueront les attentats terroristes et les menaces émanant des autres pays musulmans, les autres évoqueront les territoires perdus, les destructions comme mesure de rétorsion au terrorisme, les attentes interminables aux checkpoints. Et à chaque nouvelle agression d'un camp ou d'une autre, la haine et le ressentiment reprennent leur ronde infernale et s'intensifie. Peut-être que les Israéliens ne peuvent souhaiter le bonheur des Palestiniens et les Palestiniens le bonheur des Israéliens, c'est peut-être trop leur demander, c'est peut-être une trop grande sainteté à porter. Mais peut-être peuvent-ils souhaiter que les uns et les autres cessent d'éprouver la souffrance, la peur et le désespoir. Ce serait alors un point de départ pour comprendre les souffrances de l'autre, de comprendre le point de vue de l'autre et faire preuve d'empathie de manière réciproque. Enfin entamer progressivement un réel processus de paix qui en passerait par les gouvernements ou les institutions de l'ONU, mais qui naîtrait des peuples.

      Mais peut-être est-ce encore trop demander.... Vouloir le bonheur et les causes du bonheur ou vouloir que cesse la souffrance et les causes de la souffrance, cela peut paraître deux volontés trop proches l'une de l'autre. Et c'est effectivement les deux faces d'une même pièce, une pièce trop chère à débourser pour celui qui est empli de ressentiment à l'encontre de ses ennemis. Alors le Bouddha conseille de pratiquer l'équanimité. Qu'est-ce que l'équanimité ? C'est rester égal face au plaisir et à la souffrance, aux bonnes choses et aux mauvaises choses ; c'est endurer patiemment les épreuves tout en les laissant passer comme le fleuve laisse passer l'eau. Tout est impermanent, tout s'écoule et finit par disparaître. Cultivons le calme et l'égalité face aux réussites et aux échecs, aux louanges et aux blâmes. Restons imperturbables face à l'adversité.

     L'équanimité est ainsi plus facile d'accès car elle nous demande pas de souhaiter du bonheur ou la libération de la souffrance et qu'elle nous permet de rester en nous-mêmes, en nous contrôlant et nous apaisant pour vivre avec plus de sérénité ce qui nous accable. L'équanimité nous demande pas d'aller vers les autres, ce qui est très difficile quand on est blessé par eux.

      Néanmoins, si l'équanimité est encore trop difficile et demande trop de maîtrise de nous-mêmes et de vaincre un trop grand énervement, le Bouddha enseigne une quatrième méthode qui est l'oubli. Faisons comme si l'autre n'existait plus. Détournons notre regard de lui, n'y pensons plus, chassons-le de nos pensées. Cela ne résoudra pas le problème ; mais au moins, nous ne nous tracasserons pas en vain, nous ne nous pourrirons plus la vie à force de ressasser notre ressentiment à l'encontre de ceux qui nous font du mal. Que l'on pense à tout le mal que l'on peut se faire à ressasser des idées noires, des souhaits de vengeance et repasser en boucle dans notre tête le film de nos humiliations, il y a sérieusement matière à perdre beaucoup en termes de qualité de vie ! Parfois oublier ceux qui gâchent notre vie est encore le moyen le plus simple pour retrouver le sourire ! Ils ne valent d'ailleurs généralement pas la peine que l'on pense à eux !

      Enfin, si l'amour bienveillant, la compassion, l'équanimité et l'oubli ne sont pas en mesure d'apaiser notre colère et notre irritation, le Bouddha prône une cinquième méthode qui est la méditation des effets du karma. Celui qui blesse un être sensible ou lui crée du tourment connaîtra des blessures et des tourments similaires dans le futur. Tout le monde devra tôt ou tard régler ses comptes, dans cette vie-ci ou dans une vie future. Cette cinquième méthode est moins honorable que l'amour ou la compassion qui veulent le bien et la fin des tourments causés par le cycle du karma, mais cela peut apaiser efficacement le sentiment d'avoir éprouvé une injustice si l'on sait que cette injustice ne restera pas impunie. Il vaudrait mieux que les torts soient réparés, mais ce méditation du processus du karma peut aussi soulager celui qui n'est pas encore capable de bienveillance, de compassion ou d'équanimité.

     Toutes ces méthodes permettent d'apaiser la haine et les sentiments négatifs qui peuvent envahir notre esprit. Même si nous n'avons aucun pouvoir, le fait d'apaiser l'esprit, de cultiver une approche non-violente et de transformer la malveillance en bienveillance peut nous inspirer de grande chose, et surtout cela apporte une énergie favorable dont le monde a grand besoin. Plus on cultive la paix en nous-mêmes, plus on contribue à désamorcer les guerres partout dans le monde. Évidemment il y a encore beaucoup de travail avant que toutes les guerres soient éradiquées sur la surface de la Terre, mais combien de gens ne répandent pas des messages de haines, combien de médias n'inspirent la peur au lieu aux citoyens au lieu de les faire réfléchir aux véritables causes des problèmes que connaissent la société ? Il suffit de voir comment les messages de haineet d'incitation à la violence se répandent comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux après des attentats. Il faut avoir la force morale et intellectuelle de se détacher de cela et cultiver la bienveillance et la joie plutôt que des idées noires et sombres de vengeance et d'affrontement.

      Les enseignements de l'école philosophique Yogācāra, une école bouddhique du Grand Véhicule, explique que la conscience véritable est une conscience non-duelle : la séparation entre le « moi » et le monde est illusoire, la conscience fondamentale est une conscience qui comprend ce moi et ce monde. Nous ne sommes donc pas séparés dans ce monde. Même des violences éclatent au bout du monde, on ne peut pas se dire : « je n'ai rien à voir avec cela ». Ce faisant, dans la méditation, on peut éclairer le monde entier de cette bienveillance, de cette compassion, de cette joie et de cette équanimité. Comme le dit le Bouddha à maintes reprises dans ses enseignements :

   « Le méditant demeure faisant rayonner la pensée d'amour bienveillant dans une direction de l'espace et de même dans une deuxième, dans une troisième, dans une quatrième, au-dessus, au-dessous, au travers, partout dans sa totalité, en tout lieu de l'univers, il demeure faisant rayonner la pensée d'amour bienveillant, large, profonde, sans limite, sans haine et libérée d'inimitié.

    Le méditant demeure faisant rayonner la pensée de compassion dans une direction de l'espace et de même dans une deuxième, dans une troisième, dans une quatrième, au-dessus, au-dessous, au travers, partout dans sa totalité, en tout lieu de l'univers, il demeure faisant rayonner la pensée de compassion, large, profonde, sans limite, sans haine et libérée d'inimitié.

      Le méditant demeure faisant rayonner la pensée de joie dans une direction de l'espace et de même dans une deuxième, dans une troisième, dans une quatrième, au-dessus, au-dessous, au travers, partout dans sa totalité, en tout lieu de l'univers, il demeure faisant rayonner la pensée de joie, large, profonde, sans limite, sans haine et libérée d'inimitié.

  Le méditant demeure faisant rayonner la pensée d'équanimité dans une direction de l'espace et de même dans une deuxième, dans une troisième, dans une quatrième, au-dessus, au-dessous, au travers, partout dans sa totalité, en tout lieu de l'univers, il demeure faisant rayonner la pensée d'équanimité, large, profonde, sans limite, sans haine et libérée d'inimitié ».

    Il s'agit d'apporter la lumière au monde et ne pas laisser emporter la haine et la violence. C'est un long travail évidemment. C'est pourquoi le bouddhisme du grand Véhicule met en avant la figure du bodhisattva, l'être d’Éveil qui se dédie au bien des autres et qui renaît d'existence en existence pour apporter la paix et le bien-être à l'ensemble des êtres vivants. Il faut bien de nombreuses vies pour accomplir l’œuvre de la paix !

  En conclusion, la dimension de la transformation personnelle est essentielle pour travailler sur le chemin de la paix. Il y a évidemment tout un questionnement politique : comment régler telle ou telle guerre, tel ou tel conflit ? Que faire et comment réagir face au terrorisme ? Mais on ne peut pas tout attendre de la politique. La politique n'est jamais rien d'autre que la tentative souvent maladroite d'organiser des millions, voire des milliards d'êtres humains sur la Terre. La politique ne pourra rien pour les hommes si les hommes et les femmes qui vivent en ce monde ne cessent pas de cultiver des pensées haineuses et malveillantes. C'est pourquoi il faut commencer par vous-mêmes. Certes, vous êtes un, tout seul face à la masse incalculable des gens qui ne pensent peut-être pas comme vous. Mais si personne ne commence, il n'y aura jamais aucun résultat ! Et puis c'est comme une bougie qui, toute seule, il est vrai, n'éclaire pas beaucoup, mais cette bougie peut éclairer une autre bougie qui va à son tour va éclairer une autre et une autre... Au final, cela fera beaucoup de lumière ! Pareillement, le fait de cultiver dans son être et dans sa vie la bienveillance, la compassion et la sérénité feront que ces qualités se transmettront à l'un ou l'autre qui, lui-même les transmettra à d'autres... Cela fera une grande lumière de paix pour le monde.

       En 2003, j'ai manifesté contre la guerre en Irak menée par le gouvernement américain de Georges Bush. Soi-disant, Georges Bush menait cette guerre au nom des droits de l'homme. Mais quelqu'un d'un tant soit peu averti des intérêts géostratégiques en présence savaient que les Américains y allaient pour le pétrole. Il y avait donc une forte opposition à l'impérialisme américain en ce moment-là, un refus évident de la guerre qui n'a jamais engendré rien d'autre que du chaos. Je me souviens qu'un jour que je pratiquais la méditation peu après une manifestation gigantesque contre cette seconde guerre du Golfe et je n'arrivais pas à apaiser le flux de mes pensées. J'avais beau méditer, rien à faire, toutes sortes de pensée de colère contre George Bush et Oussama Ben Laden m'habitait. Je n'arrivais à m'en défaire. Et là, j'ai compris qu'en méditation, je ne devais pas penser en termes d'Américains ou d'Irakiens, d'alliés ou d'ennemis, d'axe du Mal ou d'impérialisme capitaliste, de « faucons » ou de « colombes », de pacifistes ou de militaristes.... Non, je devais me débarrasser de tous ces concepts en méditation. En méditation, George Bush était un homme qui méritait ma compassion et ma bienveillance, Saddam Hussein était un homme qui méritait ma compassion et ma bienveillance, Oussama Ben Laden était un homme qui méritait ma compassion et ma bienveillance, et tous les soldats impliqués dans ce conflit étaient des humains qui méritaient ma compassion et ma bienveillance, toutes les victimes de ce conflit qui survivaient ou qui mouraient sous les bombes des uns et des autres étaient des humains qui méritait ma compassion et ma bienveillance. En fait, je souhaitais à tous qu'ils connaissent le bonheur et les causes du bonheur et qu'ils soient libres de la souffrance et des causes de la souffrance, c'est-à-dire qu'ils arrêtent cette guerre car elle n'apportaient que de la détresse et de la souffrance.


      Cela m'a permis de me détacher de l'implication dans ce conflit et de pratiquer plus sereinement la méditation. La politique est un domaine où l'on défend un camp ou l'autre, une thèse ou l'autre, un idéal ou l'autre. Mais il est bon en méditation d'abandonner tous les concepts qui divisent les hommes et l'humanité en différents camps ennemis. Quitte à reprendre plus tard son action politique, mais soulagé de la rancœur tenace et d'autant plus prêt à envisager des solutions nouvelles pour apaiser les conflits. 






photographie de Horst Faas - juin1965 à Phuc Vinh, Sud-Vietnam






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samedi 28 novembre 2015

Pacifique ou pacifiste ?




     Les journaux le disent, les hommes politiques le disent, les gens dans les cafés, dans la rue le disent, certains intellectuels le contestent : « Nous sommes en guerre », résonne ce slogan un partout en France et en Europe. Les stratèges militaires précisent sur les plateaux de télévision : « Oui, c'est une guerre, mais pas n'importe quel genre de guerre ; non, c'est une guerre asymétrique ! Retenez bien ce mot, les enfants, A-SY-MÉ-TRI-QUE ». Tout ça pour dire que Daesh n'est pas à proprement parler un État, même si Daesh est l'acronyme arabe pour « État Islamique d'Irak et du Levant ». Mais ce n'est pas non un vulgaire groupe terroriste qui se terre dans une cave en attendant le prochain attentat. Ces gens ont un territoire, et a fortiori un territoire assez vaste, même si c'est principalement un désert. On compte pourtant sur le territoire contrôlé par Daesh des villes importantes comme Mossoul, la deuxième ville d'Irak, un million et demi de personnes ; et l'armée de Daesh compte plus ou moins 50 000 hommes, plus notamment que l'armée belge (40 000 hommes plus ou moins). Certaines estimations plus alarmistes élèvent le nombre de combattants de Daesh à 200 000 hommes. L'armée française compte dans ses rangs plus ou moins 350 000 hommes. Donc Daesh est en guerre, mais comme ils ne sont pas en mesure présentement de nous bombarder en bonne et due forme et qu'ils en sont réduits à des actions de type terroriste pour nous meurtrir et nous inspirer la crainte et la terreur, on dit que c'est une guerre asymétrique. Mais cela reste une guerre, avec tout ce qu'une guerre peut avoir de sale et de répugnant : des morts, des blessés, les larmes et du sang, et là-bas au loin en Syrie et en Irak encore beaucoup plus de morts, de gens terrorisés, d'enfances détruites, d'innocents torturés, de maisons éventrées et de fosses communes.

    La France a réagi très vite aux attentats de Paris en redoublant ses bombardements sur Raqqa et les positions de l’État Islamique. Mais est-ce juste ? Certaines voix se font entendre pour dire que la violence n'engendre que la violence, répondre à la guerre par la guerre n'apportera que plus de guerre. D'autres montrent les échecs de l'invasion de l'Irak par les forces américaines en 2003, d'autres pointent du doigt l'exemple de la Libye où les bombardements français et occidentaux ont fait tomber le dictateur Muammar Kadhafi, mais durablement installé le pays dans un état d'instabilité profonde, avec des terroristes proches de Daesh qui font régner la terreur un peu partout. La question que je pose est donc : est-ce que cette guerre « contre le terrorisme » est-elle justifiée ou non ? Y a-t-il seulement des guerres justes ou justifiées ? Ou la guerre est-elle un mal qu'il faut absolument éradiquer ?

dimanche 22 novembre 2015

Une prétendue guerre de l'islam politique

Une prétendue guerre de l'islam politique



    Je voudrais ici réagir à une interview de Michel Onfray parue dans le quotidien belge « Le Soir » le lundi 16 novembre 2015. Dans cette interview, le philosophe français défend ses opinions sur les attentats de Paris et sa conception d'un très douteux « islam politique ». Ces idées ne sont pas neuves chez lui. On ne trouvera quantités d'autres interviews dans la presse écrite et sur les plateaux de télévision. La nuit même du 13 au 14 novembre, il lançait un tweet sur le réseau social Twitter particulièrement explicite : « Droite et gauche qui ont internationalement semé la guerre contre l'islam politique récoltent nationalement la guerre de l'islam politique ». On ne peut être plus clair : on fait l'économie d'une compassion à l'égard des victimes des attentats pour passer directement l'attaque du gouvernement et de la démocratie française. Les méchants, ce ne sont pas les terroristes, mais bien Hollande, mais bien Sarkozy, mais bien Chirac, mais bien Mitterrand, mais bien tous les hommes politiques qui ont contribué à la politique internationale de la République française depuis au moins 25 ans.


    Dans le Soir, Onfray explique : « Ce qui a eu lieu le vendredi 13 novembre est certes un acte de guerre, mais il répond à d'autres actes de guerre dont le moment initial est la décision de détruire l'Irak de Saddam Hussein par le clan Bush et ses alliés, il y a un quart de siècle. La France fait partie depuis le début, hormis l'heureux épisode chiraquien, de la coalition occidentale qui a déclaré la guerre à des pays musulmans. Irak, Afghanistan, Mali, Libye... Ces pays ne nous menaçaient aucunement avant que nous leur refusions leur souveraineté et la possibilité pour eux d'instaurer chez eux leur régime de leur choix. La France n'a pas vocation à être le gendarme du monde et à intervenir selon son caprice dans tel ou tel pays pour y interdire le choix qu'il fait ».

     Première réflexion : Saddam Hussein n'était pas une petite victime en 1991 quand a éclaté la 1ère guerre du Golfe. C'est lui qui a décidé d'envahir le Koweit en prétendant que c'était la dix-neuvième province de l'Irak, et donc c'est lui qui a menacé en premier la souveraineté d'un État ! Auparavant, Saddam Hussein s'est toujours comporté en dictateur féroce ; et c'est lui qui avait dans les années '80 déclaré la guerre Iran-Irak qui a été une boucherie sans nom. On ne peut donc pas établir un manichéisme simpliste comme le fait Onfray entre les gentils musulmans agressés et les méchants Occidentaux toujours avides de guerre et de destruction. Cela ne peut pas fonctionner comme ça ! Certes, les Occidentaux sont intervenus pour défendre des intérêts géostratégiques évidents. Il y a des quantités énormes de pétrole au Koweit comme en Irak. Les démocraties occidentales ne sont pas non plus angéliques dans cette histoire. C'est une évidence. Gardons-nous de tout manichéisme afin de garder un semblant d'intelligence dans l'analyse des faits qui sont complexes tant que par le nombre des forces en présence, mais aussi le nombre colossal de grille d'interprétations que l'on peut avoir dans cet événement.

samedi 21 novembre 2015

Suave mari magno




      Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, d’assister du rivage à la détresse d’autrui ; non qu’on trouve si grand plaisir à regarder souffrir ; mais on se plaît à voir quels maux vous épargnent. Il est doux aussi d'assister aux grandes luttes de la guerre, de suivre les batailles rangées dans les plaines, sans prendre sa part du danger. Mais la plus grande douceur est d'occuper les hauts lieux fortifiés par la pensée des sages, ces régions sereines d’où s’aperçoit au loin le reste des hommes, qui errent ça et là en cherchant au hasard le chemin de la vie, qui luttent de génie ou se disputent la gloire de la naissance, qui s'épuisent en efforts de jour et de nuit pour s’élever au faîte des richesses ou s'emparer du pouvoir.

         Ô misérables esprits des hommes, ô cœurs aveugles! Dans quelles ténèbres, parmi quels dangers, se consume ce peu d'instants qu'est la vie! Comment ne pas entendre le cri de la nature, qui ne réclame rien d'autre qu'un corps exempt de douleur, un esprit heureux, libre d’inquiétude et de crainte ?
Lucrèce, De Natura rerum, II, 1-19





Cécé, The Eye, Siouville-Hague, Basse-Normandie (France)






        C'est un passage très beau de « La Nature des Choses » du philosophe antique, hédoniste et épicurien, Lucrèce, qui commence par les vers latins « Suave mari magno... ». En même temps, c'est un des textes les plus déconcertants de l'histoire de la philosophie. Lucrèce y exprime la sérénité du sage face aux tourments qui frappent les êtres ordinaires empêtrés dans leurs passions et leur ignorance. De la même manière que l'on peut regarder du haut d'une falaise une tempête qui déchaîne les flots sur la mer et qui précipite les marins dans la détresse et le désarroi, et se sentir rassuré sur la terre ferme parce qu'on n'a pas à subir la terreur d'être en perdition sur son navire. Le sage, lui, vit calmement ; il voit la souffrance de ceux qui sombrent dans la folie et les relations conflictuelles, mais comme il n'a pas part à cette folie, il peut d'autant plus savourer sa tranquillité et sa sérénité.

       Pour autant, cette manière de voir et d'opposer le sage et la personne immature a des résonances quelque peu tragiques. Est-il si doux de réjouir de ne pas être dans la tourmente quand on voit d'autres y être ? Est-il si doux de se savoir en sécurité quand, au loin dans la vallée, la bataille fait rage avec son lot de désolation, de blessés et de morts ? Peut-on être à ce point insensible face aux tragédies qui frappent les hommes quand bien même ces tragédies sont le fait de la folie aveugle des hommes et que ces tragédies auraient pu être évitées avec une gestion de la situation, plus efficace et plus équilibrée ? Peut-on vraiment être aussi insensible ? Est-ce que la sage est un être si peu concerné des affaires du monde ? Est-il si retranché de ce qui affecte les hommes, leurs peines, leurs blessures, leurs sentiments, leurs peurs, leurs colères, leurs égarement ? Je veux bien que Lucrèce nous explique que  : « la plus grande douceur est d'occuper les hauts lieux fortifiés par la pensée des sages, ces régions sereines d’où s’aperçoit au loin le reste des hommes, qui errent ça et là en cherchant au hasard le chemin de la vie ». Mais ces hautes tour fortifiées de l'âme sont-elles si imperméables aux pleurs, aux cris, aux élans de désespoir des gens tout autour de nous ? Est-on vraiment une île ? Une forteresse inexpugnable que rien ne pourrait affecter ? Réfugiés dans nos hautes tours bâties avec les pierres de la sagesse, serions-nous si intouchables ?

         Cette figure du sage comme complète indépendance par rapport aux mondes et aux fous qui composent ce monde me paraît être un fantasme. S'il y a un sage en ce monde, et je ne prétends pas être un sage en ce monde, je ne pense pas qu'il soit sourd aux émotions des hommes. Il entend la colère quand les gens sont meurtris, il entend la joie quand tout le monde est à la fête, il entend la détresse qui frappent les hommes et il entend les rêves fous que ceux-ci peuvent inventer les nuits sans lune. La différence réside à mon sens dans ce que le sage ne va alimenter toutes ces émotions et il va les apaiser, les transformer, les sublimer. Il pourra être affecté par la colère, mais il ne laissera pas la colère le dominer ; il verra l'offense, mais il ne suivra pas sans réfléchir sa pulsion de vengeance. Il cherchera des réponses, des solutions que les autres n'avaient pas ou ne voulaient pas envisager.

            Bien sûr, le sage ne suivra pas le sentier de ce monde qui vont vers la recherche avide de richesse et de pouvoir, le sentier de ces hommes, comme le dit Lucrèce, « qui s'épuisent en efforts de jour et de nuit pour s’élever au faîte des richesses ou s'emparer du pouvoir ». Le sage se montre indifférent à ces buts mondains insensés et est en paix par rapport à cela ; mais il est en paix en lui-même, et non point parce qu'il se compare aux autres qui ont emprunté ce chemin cahoteux et tortueux. L'avidité des hommes nous affectent tous, même si vous n'en prenez pas part. Regardez l'avidité que les hommes ont pour le pétrole. Le pétrole fait tourner le moteur de nos voitures, le pétrole fait tourner l'économie des puissances industrielles, le pétrole fait tourner la tête des traders dans les bourses du monde entier, le pétrole fait tourner les guerres au Moyen-Orient et ailleurs. Et enfin de compte, nous sommes tous affectés par cette folie ! La Terre tourne de plus en plus mal, le climat se réchauffe, les mers sont polluées de ces nappes d'hydrocarbures ; et même nous qui nous croyons dans des pays riches en paix, le terrorisme vient frapper à nos portes et apporter son lot de désolation.

        Dans ce monde, tout est interconnecté, ainsi de même le fou et le sage sont interconnectés. Un lien profond d'interdépendance les relie. Le sage ne peut pas s'isoler du monde. Quand bien même, il vivrait sur une montagne, loin de tout, il saurait et il verrait les liens de causalité qui, de toute part, l'unirait et le rapprocherait des êtres. Le sage s'éloigne de la folie des hommes pour connaître la douceur comme le dit Lucrèce, mais cette douceur, il la laisse se diffuser partout, en lui et en-dehors de lui pour le bien des êtres sensibles qui peuplent le monde. Il aura ainsi dans chaque minute de sa vie le souhait profond de sortir les êtres des ténèbres dont parle Lucrèce : « Dans quelles ténèbres, parmi quels dangers, se consume ce peu d'instants qu'est la vie! »






Edouard Boubat, Portugal, 1954





Suave, mari magno turbantibus aequora ventis
E terra magnum alterius spectare laborem;
Non quia vexari quemquamst jucunda voluptas,
Sed quibus ipse malis careas quia cernere suavest.
Suave etiam belli certamina magna tueri
Per campos instructa tua sine parte pericli;
Sed nihil dulcius est, bene quam munita tenere
Edita doctrina sapientum templa serena,
Despicere unde queas alios passimque videre
Errare atque viam palantis quaerere vitae,
Certare ingenio, contendere nobilitate,
Noctes atque dies niti praestante labore
ad summas emergere opes rerumque potiri.
O miseras hominum mentes, o pectora caeca!
Qualibus in tenebris vitae quantisque periclis
Degitur hoc aevi quod cumquest.
Nonne videre nil aliud sibi naturam latrare, nisi ut qui
Corpore seiunctus dolor absit, mensque fruatur
Jucundo sensu cura semota metuque?




William Turner - Tempête de Neige - 1842 (Tate Gallery de Londres)


Autre texte de Lucrèce : 

le veau que la mère reconnait entre tous (De rerum natura, II, 372)



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Morgan Maassen






mardi 17 novembre 2015

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent
Victor Hugo, Les Châtiments.

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit l'âme et le front.
Ceux qui d'un haut destin gravissent l'âpre cime.
Ceux qui marchent pensifs, épris d'un but sublime.
Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
C'est le prophète saint prosterné devant l'arche,
C'est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche.
Ceux dont le cœur est bon, ceux dont les jours sont pleins.
Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.
Car de son vague ennui le néant les enivre,
Car le plus lourd fardeau, c'est d'exister sans vivre.
Inutiles, épars, ils traînent ici-bas
Le sombre accablement d'être en ne pensant pas.
Ils s'appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule.
Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,
Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non,
N'a jamais de figure et n'a jamais de nom ;
Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,
Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère,
Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus,
Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus.
Ils sont les passants froids sans but, sans nœud, sans âge ;
Le bas du genre humain qui s'écroule en nuage ;
Ceux qu'on ne connaît pas, ceux qu'on ne compte pas,
Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.
L'ombre obscure autour d'eux se prolonge et recule ;
Ils n'ont du plein midi qu'un lointain crépuscule,
Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit,
Ils errent près du bord sinistre de la nuit.