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mercredi 16 octobre 2013

L'animalisme est-il un humanisme ? Critique de l'anti-humanisme d'Yves Bonnardel

L'animalisme est-il un humanisme ?

Critique de l'anti-humanisme d'Yves Bonnardel

    Voici une interview du philosophe antispéciste Yves Bonnardel sur la question de l'égalité:


   J'ai trouvé cette interview d'Yves Bonnardel très intéressante ; mais elle suscite en moi un malaise certain. Surtout quand le philosophe se met à attaquer l'humanisme (18'). Pour lui, l'humanisme est une idéologie de la domination ; l'humanisme met l'homme au centre du monde ; et tous les êtres lui sont alors soumis. En outre, il n'y a pas lieu de conférer une quelconque valeur à ce qui fait notre humanité. Cela suscite le malaise ; parce que d'abord, Bonnardel réduit l'humanisme à une seule théorie : la suprématie de l'homme sur le reste de la création, et donc sur les animaux. Or l'humanisme a toujours été beaucoup plus pluriel que ce que veut bien dire Bonnardel.


    Certes, il existe bel et bien un humanisme qui place l'homme sur un piédestal. Cet humanisme prend racine dans une période-charnière de l'Histoire occidentale, à savoir la Renaissance. Une peinture de cette époque est, je trouve, très emblématique de ce nouveau rapport que l'Homme entretient au monde qui l'entoure, c'est la tableau de Piero della Francesca qui représente Frédéric de Montefeltre, duc d'Urbino (1464-1466) :


   Frédéric de Montefeltre y est représenté de manière absolument centrale, écrasant complètement le paysage, minuscule et dérisoire face à la grandeur de l'Homme. Ce tableau exalte la grandeur de l'homme, là où le moyen-âge a encensé la grandeur de Dieu et là où l'Antiquité des stoïciens pouvait exalter le Logos à l'œuvre dans la Nature. En ce sens, ce tableau annonce tous les courants de l'humanisme qui mettront en valeur cette grandeur de l'Homme, cette sublime capacité qu'a l'Homme de se détacher des vilenies du monde de la Nature, une grandeur qui l'arrache aussi à la bestialité propre au monde animal.

        Autre œuvre emblématique de cette Renaissance, le David de Michel-Ange, exposé à Florence :



    Cette sculpture n'exalte pas seulement la grandeur de l'Homme, mais la beauté intrinsèque à l'intérieur de l'humanité, l'harmonie des proportions à l’œuvre dans l'homme transfiguré. Le message est clair : l'homme, conscient de sa grandeur, de sa valeur, de sa splendeur, peut gagner en puissance dans ce monde incertain et se mettre à développer toutes sortes de projets grandioses qui révéleront son génie et sa force d'entreprendre. Dans le David de Michel-Ange, on trouve au moins en germe ce que Luc Ferry appellera « l'humanisme de l'homme-dieu ».

    Cet humanisme gagnera en puissance au XVIIème siècle avec l'humanisme des Jésuites et d'un célèbre philosophe qui est passé par un collège des Jésuites, à savoir René Descartes qui a fondé dans son Discours de la Méthode le célèbre projet de faire l'Homme le « maître et possesseur de la nature ». Au XVIIIème siècle, cet humanisme gagne en confiance et exprime son exubérance dans cette notion du progrès, que seuls quelques esprits excentriques comme Rousseau remettront en question. Le XIXème siècle verra la victoire de cet humanisme à l'ère industriel où tout semble permis à la technique et la science inventées par les hommes. Il restera au XXème siècle d'assumer sa responsabilité tragique de réduire les animaux comme des produits manufacturés pour boucler la boucle de cette suprématie et cette domination de l'Homme sur le reste des êtres vivants. Ce qui conduira inéluctablement l'Homme à se rendre compte que ce faisant, il y a dans sa démesure et son inconscience totale, scier la branche sur laquelle il était assis, ayant largement ruiné son écosystème et son climat.

    Vu comme cela, il peut sembler que la messe est dite. Et qu'il est largement temps comme le prône Yves Bonnardel de prononcer le requiem de l'humanisme, doctrine scélérate qui condamne les animaux et la Nature à la mort et à destruction. Oui, mais.... Cet humanisme n'est pas univoque, loin s'en faut... Prenons une figure essentielle de l'humanisme, Michel Eyquem de Montaigne.



    Dans son Apologie de Raymond Sebond (Les Essais, II, XII), Montaigne met clairement en doute la supériorité de l'homme par rapport aux animaux. « La présomption est notre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et frêle de toutes les créatures, c'est l'homme, et quant et quant la plus orgueilleuse. » Et puis il se met d'autorité en haut de la Création et distribue les caractéristiques aux animaux sans les connaître vraiment : « C'est par la vanité de cette même imagination qu'ils s'égale à Dieu, qu'il s'attribue les conditions divines, qu'il se trie lui-même et se sépare de la foule des autres créatures, taille les part aux animaux ses confrères et compagnons, et leur distribue telle portion de facultés et de forces, que bon lui semble. Comment-il connaît par l'effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux ? Par quelle comparaison d'eux à nous conclut-il la bêtise qu'il leur attribue ? Quand je joue avec ma chatte, qui sait si elle passe son temps de moi, plus que je ne le fais d'elle ». Passage d'une incroyable modernité, puisque toutes les avancées scientifiques tant en matière de neurosciences que d'éthologie ont démonté nos préjugés et nos dogmes en matière de condition animale : influencés par la doctrine de l'animal-machine de Descartes, on les pensait incapables d'éprouver des sensations, incapables de langage et de communication, incapables d'élaborer des stratégies, incapables de conscience de soi . Et toute cette idéologie s'est effondrée, révélant un monde proche, mais qui nous restait en grande partie inconnu. Montaigne, lui, voit dans l'animal un semblable susceptible de jouer avec lui, d'entretenir une relation, voire de le manipuler. En tous cas, il ne présume pas a priori connaître l'animal par quelque connaissance dogmatique ou par une idéologie qui situe d'emblée l'animal dans l'ordre du monde, mais il appelle à observer et à se montrer curieux de cette vie animale qui foisonne tout autour de nous. Peut-être cette observation nous réservera-t-elle des surprises.

    Pour autant, que Montaigne passe la prétendue supériorité de l'homme au crible du scepticisme et qu'il se montre curieux du monde animal, cherchant des indices d'une pensée, d'un langage, cela ne l'empêche pas d'être un philosophe humaniste. C'est même chez Montaigne que l'on retrouve la première acception du mot « humaniste ». Chez Montaigne, la morale doit partir de l'homme et s'accommoder de ses faiblesses, de ses contradictions et de ses errements, et non pas se baser sur sur une quelconque sainteté, privilège de quelques élus de Dieu, inaccessible au plus grand nombre des mortels. C'est de cet humanisme-là dont je me revendique. Un humanisme qui appelle l'homme à l'humilité, à la tolérance et à l'amour plus qu'à la démesure des idées de grandeur.

    En outre, l'humanisme conserve une légitimité profonde, celle précisément d'instiller cet idée subversive de l'égalité entre tous les hommes, idée dont se revendique Yves Bonnardel et qui est même au cœur de sa pensée. Et cette idée alliée à celle du progrès conduit nécessairement à un idée de l'universalisme, qui, s'il conduit d'abord , il est vrai, à n'envisager que le bien-être des tous les êtres humains, quel que soit leur religion, leur nationalité, leur origine, etc, finit nécessairement par s'étendre à tous les êtres doués de conscience et de sensibilité. Une fois instillée cette idée de l'égalité, cette idée fait son chemin et on finit par se demander comme l'utilitariste Bentham parlant des animaux : « La question n'est pas « peuvent-ils raisonner? », ni « peuvent-ils parler ? », mais « peuvent-ils souffrir? ». »

    C'est pourquoi je pense que rejeter l'humanisme comme le fait Yves Bonnardel n'est pas seulement une erreur philosophique, mais une erreur stratégique, une contradiction par rapport au sens de l'Histoire de l'évolution de l'humanisme. En outre, rejeter l'humanisme n'est absolument pas une garantie que le sort des animaux va être entendu. Les mouvances anti-humanistes n'ont pas été plus tendres envers les animaux que les humanistes, que ce soit les intégristes religieux ou chez les nazis. Hitler et les nazis se sont d'ailleurs directement inspiré des abattoirs de Chicago pour concevoir leurs camps d'extermination.

    Les mouvances de libération animale sont en fait des héritières de plein droit de l'humanisme. En effet, l'humanisme de la Renaissance, du XVIème et XVIIème siècle ont fourni les prémisses et les bases de l'esprit des Lumières au XVIIIème siècle. Or l'esprit des Lumières a porté loin l'étendard de l'universalisme : tous les êtres humains partagent une même humanité qui les rend égaux les uns envers les autres ; et cette humanité partagée les lie tous dans un lien de fraternité. Cet esprit des Lumières s'officialise dans la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 : « Tous les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » et ce qui est devenu la devise française : « Liberté, égalité, fraternité ». Il n'y a pas de raison qu'un homme ait plus de droits et de privilèges qu'un autre homme du simple fait de sa naissance aristocratique. Mais l'esprit des Lumières insuffle aussi une autre idée forte, celle du Progrès de l'humanité. Et cette idée faisant son chemin, elle a rendu intolérable le fait qu'une partie de l'humanité soit rejetée indûment hors de l'humanité et réduite en esclavage. Cela a créé les mouvements pour l'abolition de l'esclavage. Cette idée de progrès et d'égalité faisant chemin, cela a rendu intolérable le fait que des inégalités monstrueuses puissent exister entre travailleurs et possesseurs du capital et que l'ouvrier soit contraint une vie de misère toute entière tournée vers le labeur exténuant. Cela a engendré les mouvements sociaux et les revendications de justice sociale. Cette idée de progrès et d'égalité faisant son chemin, il est devenu intolérable que la moitié de l'humanité soit écartée de la sphère publique et considérée comme trop immature pour participer à la vie de la Cité. Cela a donné naissance aux mouvements de revendications féministes. Cette idée de progrès et d'égalité faisant son chemin, les idées scientifiques qui montrent clairement que l'homme et l'animal ont une même origine et partagent les mêmes caractéristiques d'éprouver et de ressentir les choses rendent intolérable le fait que les animaux soient condamnés à une vie infernale à la merci de la cruauté des hommes qui dominent ce monde. Cela a engendré les mouvances de libération animale ; et ces mouvances doivent être comprises comme un progrès de l'humanité et une extension qui va toujours de la sphère de considération des êtres humains à l'égard des « autres », qu'il soient serfs, esclaves, prolétaires, femmes ou animaux.

*****


    Une dernière question reste : est-ce que le fait de donner une valeur morale au fait d'être humain, un peu comme quand on dit « faire preuve d'humanité » n'est-il pas le signe d'une arrogance par rapport au reste des animaux ? On parle certes avec effroi des crimes contre l'humanité, jamais des crimes contre l'animalité, alors que, comme le disait Isaac Bachevis Singer, les hommes se comportent à l'égard des animaux comme des nazis à l'égard des juifs et que pour les animaux, « la vie est un éternel Tréblinka ».

    Il est vrai que l'humanité signifie deux choses : l'ensemble de tous les êtres humains d'une part, et d'autre part, une vertu morale qui nous empêche de sombrer dans la cruauté et l'insensibilité absolue à l'égard des autres. Il est vrai aussi que nous avons tendance à opposer à cette humanité fantasmée la bestialité tout aussi fantasmée, qui serait la caractéristique essentielle des bêtes à faire preuve de sauvagerie, de cruauté et d'une violence impitoyable, oubliant au passage que le prédateur le plus dangereux que compte le planète Terre est bel et bien homo sapiens sapiens... Cela, tous les animaux le savent...

    Malgré tout, est-il si improbable qu'en l'homme réside un fond de bonté qui ne demande qu'à s'épanouir et à se développer grâce à l'éducation, à notre conscience, à notre attitude morale, au respect et à l'empathie que nous manifestons envers notre prochain et la prise en considération de la sensibilité de l'autre ? L'humanisme fonde un pari sur l'homme, qu'il puisse être autre chose qu'un prédateur à l'égard des autres, qu'il trahisse l'adage romain de Plaute, repris comme un leitmotiv par Thomas Hobbes : « L'homme est un loup pour l'homme ». Que l'homme puisse s'affranchir des dieux, du clan, de la nation, qu'il se mette à penser par lui-même, qu'il puisse s'extirper de l'obscurantisme, qu'il puisse contribuer à changer le monde, qu'il s'insurge contre l'injustice et travaille au bien commun, qu'il puisse se soucier des autres, que cet « autre » soit humain ou animal, voilà l'humanisme ; et cela me paraît acceptable, voire très louable. Mais cette humanité en l'homme lui permet-il de se sentir supérieur au monde des bêtes ? Je ne pense pas : ce sens de l'humain devrait se comprendre entièrement par rapport à l'homme, et non comme une ligne de démarcation avec les bêtes qui n'auraient que la bestialité en partage.

    Qui sait les qualités dont serait capable une vache ou un tigre ? Mais la vache ne fait pas l'éloge de la vachéité propre aux vaches, et le tigre ne fait pas non plus l'apologie de sa tigritude qui le placerait le tigre par sa splendeur et sa grandeur morale au sommet du règne animal ! Non, c'est simplement du fait de l'incapacité qu'ils sont de forger ces concepts qui glorifieraient leur espèce respective. Mais s'ils étaient en mesure de le faire, il reviendrait aux vaches de s'interroger sur leur vachéité et les tigres sur leur tigritude, comme il revient à l'homme de s'interroger sur ce qui fonde son humanité. Qu'une vache fasse preuve de vachéité, cela ne veut pas dire qu'elle puisse s'affirmer supérieure à un tigre ou à un homme, mais qu'elle cherche à développer le meilleur d'elle-même en relation avec les caractéristiques qui établissent son existence de vache. Dans ce scénario de science-fiction où les vaches seraient en mesure de conceptualiser leur condition existentielle de vaches, il y aurait des philosophes-vaches qui meugleraient avec des accents lyriques la grandeur de la Vache et qui appelleraient la vache à sortir de l'obscurantisme bovin pour brouter dans les pâturages du Progrès et établir l'ère de la « vache-dieu ».

    Et c'est là un fait que notre capacité à développer notre entendement va bien au-delà de ce dont sont capables les animaux les plus intelligents. Cela ajouté à notre emprise colossale que nous avons obtenu sur le monde nous fait endosser à l'humain une responsabilité particulière qui rend encore plus criant notre besoin de développer notre « humanité », eu égard à notre pouvoir de nuisance et de destruction. Je pense donc l'humanisme à la fois comme un devoir envers autrui, humain ou animal, et comme un pari sur l'homme et sur sa capacité à réaliser ce qu'il y a de meilleur, d'altruiste, de juste en lui, à faire donc preuve d'humanité ; et non comme un principe d'exclusion et l'affirmation d'une valeur supérieure qui le placerait en droit de tyranniser les autres espèces animales.

    L'anti-humanisme a connu de belles heures depuis le XVIIème avec l'anti-humanisme des jansénistes et autres intégristes religieux tout accaparés à la démonstration de la misère de l'homme sans Dieu, mais aussi avec Thomas Hobbes pour qui l'homme est tellement mauvais et méchant qu'il a absolument besoin d'un pouvoir fort et autoritaire qui le remettrait dans le droit chemin par la menace et les sanctions, ce que Hobbes appelle le Léviathan. Mais le XXème siècle a été le siècle de gloire des anti-humanistes : que l'homme doive se soumettre à une Nation ou un Parti comme dans les totalitarismes qui ont ensanglanté le siècle, Lénine et Staline comparant l'homme à un boulon dans la machine étatique ou le nazisme qui hiérarchisait les êtres humains selon leur race et considérait les races inférieures comme de la vermine, tout juste bonne à être exterminée au zyklon b dans les conditions effroyables que l'on sait et qui s'inspirait des méthodes des abattoirs de Chicago. Mais les philosophes ne sont pas restés en reste : outre leur soutien souvent inconditionnel et coupable, soit à Hitler, soit à Staline ou à Mao, la doxa a été de condamner par tous les moyens l'humanisme. Les uns comme Heidegger pensaient que l'homme devait s'effacer devant la manifestation de l'Être dans le temps ; d'autres comme Levi-Strauss qui critiquaient cette propension de l'homme à vouloir s'extirper du règne de la Nature. Lui et d'autres pensaient que les hommes s'effacent derrière les structures. D'autres encore voulaient déconstruire le sujet humain. Sartre, dans La Nausée, se moquait d'un personnage qu'il surnommait « l'humaniste » pour sa propension à vouloir acquérir toutes sortes de savoir dans les livres sans souci d'une réussite sociale. Et si après la guerre, il est connu pour sa conférence « L'existentialisme est un humanisme », j'avais un prof de philo déconstructionniste, adepte de Derrida, qui ne cessait de nous expliquer que ce texte était le seul que Sartre avait renié par la suite.


    Aujourd'hui, Yves Bonnardel veut rattacher la libération animale à cet anti-humanisme. Et j'ai essayé dans ces quelques lignes d'expliquer pourquoi cela n'était peut-être pas la bonne voie à suivre. Bien sûr, on me fera remarquer qu'un philosophe français célèbre qui se revendique de l'humanisme, Luc Ferry, est aussi l'auteur d'un pamphlet qui s'attaque aux antispécistes et aux écologistes, avec des arguments souvent spécieux. Mais j'ai montré que l'humanisme était pluriel et que l'on pouvait être humaniste sans pour autant adhérer à l'idée grandiloquente d'un « homme-dieu ». J'ai aussi montré qu'il n'était pas obligatoire de l'opposer à une prise en considération de la condition animale ou de l'assimiler à une supériorité écrasante de l'espèce humaine sur les autres espèces animales, et que, par ailleurs, l'humanisme allait dans le sens de l'Histoire qui met en lumière la cruauté faite aux animaux par les êtres humains et qui tente d'y remédier.

    Bai Wenshu, 16 octobre 2013
 白文殊


"Humanisme et égalité: réponse à Yves Bonnardel et David Olivier" : 1ère partie et 2ème partie.

Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la libération animale ici.


Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour du végétarisme ici.

7 commentaires:

  1. Beau, précis et cet article remet en perspective ma vision de l'humanisme. Merci Maître! Ce néo-humanisme est très louable :) Par contre je veux bien la référence et le contexte dans lequel Lénine considère l'homme comme un boulon au service du Parti, ceci serait bon de remettre dans le contexte je pense.

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  2. La première fois que je suis tombé sur cette conception de "l'homme-boulon", c'est dans un livre de Jean-François Revel avec son fils Matthieu Ricard ("Le moine et le philosophe", éd. NiL) dans lequel J-F Revel dit parlant de l'idéologie communiste qui va changer la société d’abord pour changer l'individu ensuite : "La moralisation et le passage au bonheur de l'individu passait par la transformation de la société dans son ensemble. L'individu n'avait plus d'existence propre, il n'avait d'existence que comme élément de la machine sociale. Il y a des tas de phrases de Lénine et Staline sur "l'homme-boulon". L'homme est un boulon de la construction du communisme". J'ai retrouvé à plusieurs reprises l'expression dans des livres traitant de l'expérience totalitaire soviétique. Pour bien faire, il faudrait rechercher les références exactes de ces formulations dans les discours de Lénine ou Staline; l'idée générale est néanmoins que les individus ne sont pas en mesure de trouver par eux-mêmes des solutions à l'aliénation bourgeoise, il leur faut les lumières du Parti. Et ce Parti, en transformant la société, préparera un homme nouveau.
    Selon Jean-Michel Landry dans son article : « La formation du sujet stalinien : littérature et subjectivité en Russie soviétique », http://id.erudit.org/iderudit/018892ar): « À l’aide de divers instruments, le l’État bolchevique a poursuivi le dessein de refondre et de remodeler le matériau humain afin de voir venir au monde un « Homme Nouveau » (HовьIй Человек). Dépeint comme un être travaillant et cultivé, l’Homme Nouveau se voulait une personne soignée, un modèle d’hygiène et de ponctualité qui s’est affranchi des sentiments égoïstes et qui demeure toujours lié à l’obligation de se sacrifier pour les autres, voire à mourir pour une cause collective (Heller 1985 ; Hoffmann 2003 ; Kharkhordin 1999 ; Volkov 2000) ». Mais voilà, l’idéologie stalinienne guide et instrumentalise les prolétaires inconscients de leur potentialité de réaliser l’avènement du Grand Soir ; elle impose ce changement vers la collectivisation pour le plus grand bien des masses (sic !). Comme le dit Staline (dans les « Principes du léninisme ») : « Le Parti n’est pas seulement nécessaire au prolétariat pour la conquête de la dictature ; il est encore plus nécessaire pour maintenir la dictature, la consolider et l’étendre, afin d’assurer la victoire complète du socialisme… Mais, que signifie « maintenir » et « étendre » la dictature ? C’est inculquer aux millions de prolétaires l’esprit de discipline et d’organisation…. C’est aider les masses à faire leur éducation ». Et on connaît les méthodes de Staline pour rééduquer les hommes-boulons défectueux par un travail forcé et éreintant dans les goulags glacials de Sibérie…. Ce totalitarisme broie les êtres humains qui osent penser par eux-mêmes, et pas nécessairement dans la droite ligne du Parti. C’est ce que je voulais souligner : ce mépris de l’homme au nom de valeur supérieure comme le bonheur de l’humanité ou la justice pour le peuple. Ceci, on pourrait aussi parler de l’humanisme marxiste (même si c’est un sujet contesté au sein même des mouvances marxistes…), mais ce serait sortir du sujet de mon article et de mon domaine de compétence...

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  3. Salut !

    concernant la critique de l'humanisme, je renvoie aussi à plusieurs articles de David Olivier :

    Pour un radicalisme réaliste : http://www.cahiers-antispecistes.org/spip.php?article137

    Luc Ferry ou le rétablissement de l'ordre : http://www.cahiers-antispecistes.org/spip.php?article39

    Bambi a froid : http://www.cahiers-antispecistes.org/spip.php?article177

    Alors, on pourra les manger ? : http://www.cahiers-antispecistes.org/spip.php?article120

    Avortement et libération animale : http://www.cahiers-antispecistes.org/spip.php?article72

    Je trouve que la première partie de l'article de David, "Pour un radicalisme réaliste", met bien en lumière que c'est abusivement que nous rapportons à l'idée d'humanité (de même qu'à l'humanisme) diverses caractéristiques positives...

    amicalement,

    yves bonnardel

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  4. Bonjour, Yves Bonnardel,

    J'ai répondu à l'article de David Olivier "Pour un radicalisme réaliste" ici: http://lerefletdelalune.blogspot.be/2013/12/lhumanite-comme-egalite-et-comme.html

    Du moins, est-ce la première partie de mon article; le reste viendra bientôt.

    Bien à vous,
    Bai Wenshu

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  5. Voici la deuxième partie de cet article : http://lerefletdelalune.blogspot.be/2014/01/humanisme-et-egalite-reponse-yves.html

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  6. Ah, merci ! je n'avais pas vu votre réponse, ni donc que vous aviez répondu au texte de David Olivier, puis écrit aussi une seconde partie... Je vais en prendre connaissance ! :)
    Sinon, sur ce même sujet, Frédéric Côté-Boudreau, du Québec, présente le livre de Patrice Rouget, "La Violence de l'humanisme. Pourquoi nous faut-il persécuter les animaux ?", un livre que j'ai trouvé très intéressant (il présente des thèses un peu différentes des miennes). Et j'ai posté un long commentaire au texte de Frédéric, qui explicite ou détaille un peu ma position par rapport à l'humanisme, pourquoi j'ai du mal à considérer comme aisément politiquement revendicable son versant... "humain" ! (:))
    Cf. http://coteboudreau.com/2014/08/11/humanisme-comme-arme-destruction-massive/

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    Réponses
    1. Bonjour, Yves Bonnardel

      Bien sûr, je ne souscris en rien à l'article de Frédéric Côté-Boudreau "L'humanisme comme arme de destruction massive". Etant tombé dessus par la grâce des réseaux sociaux, j'avais pensé écrire une réfutation en règle des arguments qui y étaient présentés, mais le manque de temps et une certaine paresse qui est mienne ont fait que j'ai abandonné cette idée. Peut-être provisoirement : si j'ai le temps, je reviendrai sur cet article, mais il faudra être patient...

      Frédéric Côté-Boudreau dit dans cet article que : "L’humanisme érige en principe fondateur le dogme de la suprématie humaine". Or la réalité historique est toute autre : l'humanisme à l'origine est la tentative d'arracher l'individu humain aux aliénations oppressantes que peuvent être les clans, les tribus, les castes et les religions. Il s'agit de penser un individu humain capable de penser par lui-même, indépendamment de ces clans, ces castes et les dogmes religieux qui entravent sa conscience et son développement. L'humanisme des origines, je veux dire l'humanisme de la Renaissance, l'humanisme de Montaigne et l'humanisme du XVIIème siècle n'est pas la question de la relation entre l'homme et l'animal, mais plutôt la question des hommes entre eux :comment tisser des relations différentes entre les hommes pour que l'individu humain puisse s'affranchir du poids écrasant des traditions, des superstitions et du fanatisme religieux.

      L'humanisme dans son principe originel n'a donc pas d'approche dogmatique de la question animale. Il n'est donc pas contradictoire de s'affirmer humaniste et végan, humaniste et partisan de la libération animale !

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